Je viens de terminer la lecture de l’ouvrage de Gilles Kepel : « Fitna, guerre au cœur de l’Islam », paru chez Gallimard. Quoi que datant de 2004, l’ouvrage n’en a pas perdu pour autant sa pertinence et il nous éclaire sur les stratégies qui ont régi la géopolitique du Proche-Orient depuis le 11 septembre 2001. En outre, il n’est pas inintéressant de relire cette démonstration à la lumière de la situation dans laquelle se sont embourbées les démocraties occidentales, tant en Afghanistan qu’en Irak. L’auteur, directeur de recherche au CNRS/CERI est aussi professeur à l’IEP où il dirige le programme de troisième cycle sur les mondes arabo-musulmans. Dans ce livre, Gilles Kepel retrace le parcours à la fois antagoniste et convergeant des deux doctrines que sont le néoconservatisme américain et le Jihad Islamique théorisé par Aymân al-Zawâhirî, l’idéologue égyptien d’Al-Qaïda. Ces deux idéologies, quoi que proposant une vision du monde viscéralement opposée l’une à l’autre, aboutissent à la même conclusion décisive : Le Proche-Orient ne sortira du chaos dans lequel il est plongé que par une mutation radicale et révolutionnaire.

Dans une première partie, l’auteur nous replonge dans l’Amérique des années quatre-vingt-dix et raconte l’ascension jalonnée d’échecs des néo conservateurs au sein de l’appareil d’Etat américain qui se soldera par un triomphe en 2000 lors de l’élection de Georges W. Bush à la présidence des Etats-Unis d’Amérique. Largement inspirés de la philosophie politique de Léo Strauss, les néoconservateurs - Albert WohlstetterPaul Wolfowitz et William Kristol en tête - appliquent une vision radicale et manichéenne à la situation au Proche-Orient pour définir les nouvelles orientations stratégiques des Etats-Unis. Dans l’optique de ménager à la fois l’impératif de sécurité d’Israël et l’approvisionnement régulier des Etats-Unis en pétrole, les désormais célèbres « faucons » de la Maison Blanche sont décidés à remodeler de fond en comble l’équilibre - ou les déséquilibres, selon le point de vue - de la péninsule arabique. La destitution de Saddam Hussein et la démocratisation du monde arabe, imposée ou acceptée, deviennent dans cette perspective des objectifs essentiels dont la mise en œuvre est permise par le cataclysme des attentats du 11 septembre 2001. Au nom d’une « croisade » contre le terrorisme, selon l’expression malheureuse du président Bush, les Etats-Unis s’engageaient militairement en Afghanistan puis en Irak, fermement décidés à donner corps à la doctrine des néoconservateurs.

En parallèle à cette stratégie américaine, Gilles Kepel raconte dans une seconde partie l’histoire personnelle de celui qui est devenu le théoricien moderne du Jihad islamique : Aymân al-Zawâhirî. Fortement influencé par la doctrine des Frères Musulmans pendant son adolescence en Egypte, Zawâhirî s’engagea dans le Jihad afghan contre les soviétiques et s’écarta de ses mentors pour prôner une tactique résolument plus offensive, qui corroborait en un sens la thèse de Samuel Huntington concernant un choc futur des civilisations. Constatant le déclin du Jihad des années 90 et son échec à l’instauration d’Etats islamiques à la place des dictatures arabes nationalistes, l’Egyptien substituait un ennemi lointain, capable de mobiliser les foules de l’oumma, à un ennemi proche, c'est-à-dire les despotes arabes. Cet ennemi lointain, c’est l’Occident, impie et historiquement hostile à l’Islam, selon Zawâhiri. En utilisant les médias avec ambiguïté et en « franchisant » un certain nombre de groupuscules regroupés sous un même label, « Al Qa'ida » est devenu une véritable enseigne marketing, un réseau tentaculaire et obscure, dont la géométrie varie selon les besoins.

 

PORTER LA GUERRE AU SEIN DU DAR AL-KUFR

Le conflit israélo-palestinien constitua l’occasion rêvée pour les jihadistes de mettre en œuvre cette nouvelle stratégie. La deuxième Intifada en 2000 fut largement instrumentalisée dans l’optique de soulever l’Oumma, la communauté des croyants, contre « l’ennemi croisé » judéo-chrétien. Cette séquence se poursuivit et aboutit aux attentats du World Trade Center, de Madrid, puis de Londres, dont la portée symbolique et l’ampleur devaient être assez forts pour emporter l’adhésion du monde musulman, soudé dans un grand combat contre le dar al-kufr, le royaume de l’impiété. Ce fut une apothéose pour Zawâhirî et son financier, Oussama Ben Laden, lorsque les Etats-Unis, suivis des pays de l’OTAN, s’engagèrent dans une guerre contre le terrorisme en Afghanistan, puis en Irak. La réussite des attentats dépassait toutes leurs espérances et l’Occident mobilisé attaquait enfin  le dar el islam, la terre d’islam. Le Jihad n’attendait plus que le soulèvement des peuples musulmans contre les forces impies pour mener la grande bataille idéologique qui déterminerait le visage du monde futur. Ce soulèvement n’eu cependant pas lieu. L’Afghanistan et le régime totalitaire des Talibans s’effondra sans coup férir et l’Irak s’enfonça dans une guerre civile entre Chiites, Sunnites et Kurdes qui semble ne pas vouloir se terminer. L’Oumma n’a pas répondu à l’appel de l’Histoire. Il n’en reste cependant pas moins que la boite de Pandore fut ouverte. Gilles Kepel décrit méticuleusement comment l’invasion américaine de l’Afghanistan et de l’Irak a déstabilisé le Proche-Orient, non pas en faveur d’une vague démocratique comme l’escomptaient les néo-conservateurs, mais dans le sens d’une explosion des tensions et des équilibres subtils qui structuraient la vie des différentes communautés dans la région.

L’auteur s’intéresse tout particulièrement aux rapports ambiguës et souvent contradictoires qu’a menés l’Arabie Saoudite avec les États-Unis d’une part, et avec les mouvements salafistes les plus radicaux d’autre part. Tandis qu’elle fermait les yeux sur les prêches d’un certain nombre d’Oulémas islamistes et qu’elle les laissait s’approprier le contrôle des mœurs, la dynastie saoudienne s’assurait une protection sans faille des États-Unis en se positionnant comme un allié incontournable dans la guerre pour le pétrole. C’est au sein de ce terreau fertile et extrémiste que de nombreux Jihadistes ont été formés militairement et idéologiquement pour la lutte contre l’Occident. Cependant, cette manne de consciences à endoctriner n’allait pas sans attiser jalousies et convoitises entre les différents mouvements islamistes et l’auteur explique brillamment la bataille que se livrent les oulémas salafistes et la mouvance des frères musulmans en Arabie Saoudite mais également au-delà des frontières du monde musulman pour le contrôle idéologique du Jihad et des esprits. C'est cette guerre que redoutent les docteurs de la loi islamiques sous le nom de Fitna.

Ce qui amène Gilles Kepel à clore son livre par un ultime chapitre sur cette bataille qui s’est prolongée jusque dans les banlieues des villes européennes. Par une conquête discrète et rampante des consciences, les jihadistes continuent de mener le combat. Selon la doctrine des Frères musulmans, la tactique est simple : « normaliser la perception de l’Islam » au sein de sociétés occidentales encore méfiantes pour préparer une offensive plus brutale, au nom du principe de dissimulation (al Taqqiya). Un discours d’apaisement désormais bien connu, illustré par des figures médiatiques et consensuelles à l’instar de Tariq Ramadan. Pendant ce temps, tant sur le Londonistan, les banlieues françaises que sur le quartier du Raval à Barcelone, une burqa de plomb s’abat sur les esprits. Le livre conclut en rappelant que la bataille d’Europe ne doit pas masquer l’objectif réel des jihadistes : la conquête de l’Oumma par l’instauration de la char'ia islamique et la destitution des régimes arabes impies, vendus aux infidèles occidentaux, prélude incontournable à une conquête plus large.

Bien que vieux de cinq ans, ce livre conserve tout son intérêt et plus encore, la mise en garde qu’il profère a conservé tout son sens. Je dois avouer que je suis séduit par la thèse du livre selon laquelle l’occident, même s’il n’est qu’un dérivatif du Jihad, est le terrain d’une bataille qui ne dit pas encore son nom. La conclusion principale à tirer de cet ouvrage me semble claire : ne nous trompons pas d’ennemi. Faire une chasse à l’islam, c’est faire le jeu des islamistes. Je rejoins en ce sens les critiques faites à des sites tels que Riposte Laïque ou autres : stigmatiser l’ensemble des musulmans, c’est faire un amalgame. Ma position sur le sujet, incertaine auparavant, s’est affirmée après la lecture de ce livre : l’Islam n’est pas l’ennemi. L’Islam ne doit pas être l’ennemi. C’est l’islamisme que nous devons combattre. Nous ne gagnerons rien à rejeter les foules musulmanes, les poussant derechef dans les madrasas du totalitarisme islamiste. Nous gagnerons tout à les aider à forger un Islam européen, laïque et respectueux des valeurs occidentales. Il me semble que cette évolution est possible, si ce n’est nécessaire. Néanmoins, elle ne se fera que dans un rapport d’honnêteté et de transparence. Il est légitime de demander aux représentants européens de l’Islam de clarifier leurs positions sur un certain nombre de sujet et de pratiquer un droit d’inventaire. Mais il est légitime également d’être attentif et de dénoncer la diabolisation de l’Islam. Ne faisons pas de certains de nos compatriotes musulmans, des citoyens de second rang. Comme disait l’autre : « Y a qu’à, faut qu’on »…

"Ainsi, la bataille qui se joue pour le devenir de l'islam d'Europe est cruciale, et son importance n'a pas échappé à ceux qui veulent édifier sur le vieux continent une citadelle intérieure figée dans ses articles de foi en pleine "terre de mécréance". Face à cela, il n'est d'autre choix que d'oeuvrer pour la pleine participation démocratique de la jeunesse d'originie musulmane à la vie citoyenne, à travers les instruments, notamment éducatifs et culturels, qui favorisent l'ascension sociale et accompagnent l'émergence des nouvelles élites issues de ces populations. Il leur reviendra d'incarner par excellence, par-delà les chimères du jihad et de la fitna, et au-delà des frontières de l'Europe, le nouveau visage d'un monde musulman réconcilié avec la modernité."

Gilles Kepel (Fitna, Guerre au coeur de l'islam ; p.342)

 

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