Quelques doutes au sujet du devoir de mémoire berlinois
La fébrilité commémorative qui embrasait médias, politiques et intellectuels pour la célébration, vingt ans après, de la chute du mur de Berlin me laisse décidément perplexe. Voilà quinze jours que chacun préparait l’évènement à grand renfort de chroniques matinales, d’interviews de protagonistes, d’articles historiographiques, pour communier dans cette apothéose finale que constitua lundi dernier la chute des dominos berlinois. Cela, au nom d’une même exigence: le devoir de mémoire. Et il y a dans cette formule consacrée quelque chose qui ne lasse pas d’intriguer.
La fébrilité commémorative qui embrasait médias, politiques et intellectuels pour la célébration, vingt ans après, de la chute du mur de Berlin me laisse décidément perplexe. Voilà quinze jours que chacun préparait l’évènement à grand renfort de chroniques matinales, d’interviews de protagonistes, d’articles historiographiques, pour communier dans cette apothéose finale que constitua lundi dernier la chute des dominos berlinois. Cela, au nom d’une même exigence: le devoir de mémoire. Et il y a dans cette formule consacrée quelque chose qui ne lasse pas d’intriguer. Qu’est ce qu’est ce devoir de mémoire ? A fortiori, qu’est-ce qui justifie un tel impératif vis-à-vis d’un évènement qui s’est produit dans un pays qui n’est pas le notre ? Enfin, qu’est-ce qui fonde notre sélection des faits passés que nous nous faisons un devoir de célébrer ?
Étymologiquement, le devoir fait toujours référence à une dette. Qui dit dette dit engagement d’un débiteur envers son créditeur. Or je vois mal ce qui justifierait, dans la notion de commémoration, une quelconque dette à l’égard du passé. Et pour commencer envers qui devrions-nous nous sentir débiteur ? La jeunesse berlinoise ? Les dirigeants soviétiques ? Ces policiers qui n’ont pas tiré ? En portant l’assaut au mur de Berlin, la jeunesse enthousiaste avait-elle d’autres préoccupations que sa propre liberté ? Les acteurs politiques, de Mitterrand à Gorbatchev avait-il d’autres objectifs que la satisfaction de leurs intérêts stratégiques respectifs ? Les policiers avait-ils le choix devant l’ordre reçu de laisser faire ? Si dette il y a, elle ne résulte que d’un fantasme, d’une reconstruction à posteriori de l’événement en postulant que chaque acteur était pleinement conscient des enjeux multiples qui se jouaient là. Ce serait faire fi de la multitude qui caractérise chaque fait historique : multitude d’intérêts contradictoires, multitudes d’acteurs, multitudes de points de vue divergents.
Ce serait également prendre le fait célébré pour ce qu’il n’est pas : une rupture alors que l’Histoire n’est qu’une continuité. La commémoration célèbre le fait historique, non pas comme un fait parmi d’autres, mais comme un tout. Un tout qui nie le passé qui l’a précédé et préparé, mais qui dénie également au futur tout ce qu’il aurait pu être de différent. On commémore ce qui va dans le sens de l’Histoire. Dans ce sentimentalisme exacerbé pointe l’idée que le présent serait l’héritage direct et le prolongement du seul événement commémoré. Or, la chute du mur n’aurait pas été possible sans 1956, 1968, Prague, Budapest, le XXè congrès du PCUS, etc. La fin de la division berlinoise aurait également pu ressusciter une Allemagne aux prétentions hégémoniques et autoritaires. Dans ce grand mélange des genres, des situations et des ambigüités historiques, la mémoire collective mobilise le registre de l’affectif dans le sens, soit du ressentiment, soit de l’Amour dans un mode de traitement qui est toujours un peu binaire, manichéen et insensible à l’immensité des subtilités qui sillonnent l’Histoire. On passe du noir au blanc, du totalitarisme à la liberté retrouvée, de la division à l’union, du mal au bien.
Quant à cette mémoire collective qui sous-tend le devoir de commémorer, elle me semble également infondée. Le tableau de René Magritte représentant un buste de marbre, la tempe ensanglantée après qu’une pierre l’eut heurté, illustre ce qu’est le souvenir, en tant que quelque chose qui heurte, qui balafre, qui traumatise la conscience humaine (1). Émanation de la sensibilité individuelle de celui qui a vu, entendu ou senti, le souvenir crée une rupture dans le processus d’oubli libérateur et force l’individu à un retour au passé, malgré lui, pour se remémorer une souffrance enfouie. Si le souvenir et la mémoire sont propres à l’individu, étendre cette capacité à un « nous » collectif reste extrêmement précaire. Car la collectivité n’a pas vécu le passé. Elle n’a ni vu, ni entendu, mis à part certains de ces membres qui témoignent, avec tout ce que le témoignage a de subjectif. Mais la majorité de ce groupe ne peut dire « j’y étais ». Il n’y a donc pas de mémoire collective possible stricto sensu.
"Les peuples heureux n’ont pas d’Histoire" -Paul Valéry-
On veut souvent nous persuader que l’Histoire, et a fortiori ce que nous tenons pour mémorable, mènent à une forme de sagesse qui nous permettrait de bannir le retour des malheurs passés. Cependant L’Histoire est réservoir dans lequel la conscience peut puiser ce qu’elle veut pour fabriquer du mythe, comme le démontrait brillamment Serge Carfantan en 2004(2). La commémoration, faire mémoire ensemble de quelque chose, n’est donc en rien le règlement d’une dette que nous devrions payer aux générations passées, ce n’est pas non plus la résurrection d’un souvenir, puisque la plupart des gens n’ont pas vécu le fait historique. C’est la construction d’un symbole. Et je m’interroge sur la validité, le bien fondé d’un tel symbole : édifier un mythe sur la base de la mémoire, par le biais de témoins qui révèlent le stigmate d’une souffrance passée, d’un traumatisme subi, n’est-ce pas nous condamner pas à un perpétuel état de névrose ? En un mot: nous glorifions;« un passé qui ne passe pas », selon les mots d’Eric Conan et Henry Rousso.
Lorsque nous commémorons la chute du mur, nous célébrons la liberté retrouvée des berlinois. Dont acte. Or pour qu’il y ait liberté retrouvée, il faut qu’il y ait eu dictature et totalitarisme. Dès lors, la vérité de la commémoration nous apparaît, non plus comme une joie, mais comme la régénération du douloureux souvenir de cinquante ans de communisme. Pour avancer, la vie a besoin de l’oubli comme condition de son renouveau. Paul Valéry écrivait : « Quand la vie ne sait plus regarder vers l’avenir, elle y entre à reculons, quand elle ne sais plus que regarder vers le passé et le macérer sans fin, elle perd toute sa capacité à créer. La vie avance à mesure que l’oubli cicatrice les plaies du passé » (3). L’oubli serait donc une libération que veut altérer l’Histoire par les stigmates qu’elle laisse sur la conscience collective.
Il me semble que ce mouvement de commémoration appartient au champ de la névrose et de l’irrationnel. Connaître l’Histoire est une chose. Reproduire et rejouer littéralement un moment historique m’apparaît comme une maladie de l’âme de nos sociétés. Tout se passe comme si l’on voulait refaire tomber un mur que l’Histoire n’a point fait tomber assez, ou dans un sens autre que celui que l’on aurait souhaité. Car au delà de la célébration, il y a cette conscience que la chute du mur a sans doute marqué l’avènement d’une époque plus dangereuse encore que la précédente. La fin des années quatre-vingt a vu de nouveaux dangers et de nouveaux conflits surgir. Comble de l’ironie pour un Occident qui se réjouissait de la fin de l’Histoire. Par la célébration mimétique de la chute du mur, nous tentons, en vain, de faire revivre des valeurs qui sont justement passées, autant que de conjurer les menaces qui sont nées de cette situation nouvelle.
Symptôme de cette névrose, le devoir de mémoire est devenu, par son organisation, la nouvelle religion postmoderne après que les grands monothéismes aient été chassés de la sphère publique. Les livres d’Histoire deviennent Bibles, Torah et Coran. Les tribunes de discours ont remplacé les autels, les tribuns les prêtres, les citoyens les croyants, les commémorations les messes. Alain Finkielkraut écrivait dans son dernier livre que « l’Histoire est l’avatar moderne de la théodicée » (4). Nous en sommes là, je le crois. Preuve sans doute que l’Homme ne peut se passer d’un rapport au spirituel ? L’Histoire remplace Dieu. Elle sait tout, elle justifie tout, elle explique tout. Et ce besoin du mémorable;ne se limite plus à la France, il s’internationalise. Dans le grand ensemble mondialisé, la mémoire collective ne se satisfait plus des histoires nationales. Elle voit plus grand, comme en témoigne la présence de Nicolas Sarkozy à Berlin pour l’anniversaire de la chute du mur et celle d’Angela Merkel pour la célébrations du 11 novembre à Paris. Un peuple qui ne connaît pas son passé s’expose à le revivre disait Eli Wiesel. Certes. Mais nous gagnerions parfois à laisser l’oubli recouvrir le passé de son voile doux et léger. Un voile qui ne cache pas, mais qui atténue. Non pas pour renier ce que nous fûmes, mais pour cicatriser des plaies que nous réouvrons sans cesse en nous complaisant dans cette fièvre commémorative.
"Il n’y a pas d’Histoire de la paix, la paix ne participe pas au temps"; -Nietzsche-
Cet article est également disponible sur le blog : Librement vôtre
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- (1) : Paul Valéry – Regards sur le Monde Actuel
- (2);http://sergecar.perso.neuf.fr/cours/histoire4.htm
- (3) : René Magritte – La Mémoire
- (4) : Alain Finkielkraut – Un cœur intelligent

Commentaires
Bel article, pour en ajouter une couche comme il se doit, le ou les devoirs de mémoires de nos concitoyens, ne sont en définitive que des hameçonnages médiatiques dont se servent les dirigeants de cette planète pour fiabiliser leur image. les médias, qu'ils soient parlés/écrits ou télévisés se servent eux aussi de ces "devoirs de mémoires" pour alimenter le sublimissime audimat, nom barbare à forte raisonnance du "moi" intérieur de ceux qui s'en servent comme d'un fer de lance de la réussite. En définitive l'audimat ne sert qu'à se glorifier de faire plus de rentrée de capitaux en terme publicitaire que les collègues.
Mon avis en bref:
Le/les devoirs de mémoires ne sont que des coups de blues des coups de coeurs ou des coups de poignards dans ce dernier. L'autoflagellation cérébrale n'est-elle pas très...humaine dirons-nous? Alors se souvenir oui, c'est indispensable pour éviter de reproduire les mêmes erreurs, mais les devoirs de mémoires me font penser à un reproche de vieux prof envers un élève peu attentif.
GGBreton ou Gazo comme vous voulez !
Je veux pas faire mon intello de service mais Jack Goody un anthropologue britannique disait que « L'Histoire c'est de la rumination constructive. » On ne peut s'empêcher de toujours revenir dessus mais c'est aussi pour aller dans une direction. J'ai le sentiment que la rumination on la tiens bien mais que tu côté de la construction on attends toujours. Il faudrait peut-être ne pas oublier l'un en se concentrant sur l'autre. Mais bon quand la construction d'un avenir potentiel n'est pas facile à faire pour les élites il est plus facile de nous rabâcher le passé. Aller une dernière citation et puis j'arrête promis et celle-ci est d'Orwell : « Celui qui contrôle le passé contrôle le futur, celui qui contrôle le présent contrôle le passé. »