Un homme ordinaire
On était encore au Printemps. L'été bien loin encore n'avait pas donner droit à cette terre continentale le regain de chaleur qu'elle méritait. Ici, il était plaisant de vivre par un chaud soleil, mais l'hiver semblait parfois s'étendre trop longtemps. Ici on n'avait jamais vu la mer. Ici c'était la terre, la vrai de vraie.

Et pourtant dans ce temps timide du printemps un peu longuet, il était là, calme, présent. Il avait veillé à bien semé les carottes dans ce beau sable qu'il avait installé, quasiment à la fin de l'hiver. Mais elles ne semblaient guère vouloir sortir d'une belle façon. Il était un peu déçu du résultat.
Mais tout de même il possédait un beau jardin. Un jardin où chaque chose avait sa place. Les carottes en un endroit, les fruits ailleurs.
Certes a 39 ans passés ces pratiques quelques peu académiques irritaient un peu sa femme. Mais que voulez vous, on prend vite ces petites habitudes.
Il était encore tôt ce matin là. Il ne faisait guère jour, tout juste commençait-il à poindre à l'horizon. Il avait même dû s'aider d'une lampe tempête pour pouvoir distinguer ses carottes rabougries.
Comme il était l'heure il abandonna son potager. Il attrapa en passant sa sacoche, pris sa casquette, embrassa sa femme et ses enfants et s'enfonça rapidement dans la voiture qui l'attendait.
Il salua le chauffeur et se mit à travailler ses notes. La productivité était en berne ces derniers temps et cela l'inquiétait grandement. Certes on lui avait donné beaucoup de libertés dans l'accomplissement de sa tâche mais il devait tout de même rendre des comptes et obéir à ses supérieurs. Alors cela devait cesser. Surtout que cela ranimait son ulcère.
La voiture s'était ébranlé sur d'abord une route de ville. Une petite ville certes mais une ville quand même. Mais elle longeait à présent un bois immense et avait quitté la ville. Les trains eux ne les quittaient pas. Il adorait ses trains. Il les trouvait beau et utiles. Mais il n'avait guère le temps de les admirer. Il vérifia plusieurs documents, et frotta son uniforme, une tâche se trouvait en bas du pantalon. Elle le dérangea quasiment tout le long du voyage mais il ne pût la retirer. Finalement la voiture s'arrêta à l'entrée, un garde salua le chauffeur et ouvrit la barrière.
Les long bâtiments commençaient à se dessiner et bientôt ils couvraient entièrement l'horizon, comme obscurcissant totalement le paysage. Là la voiture ne pouvait plus avancer, il rangea donc ses notes dans sa sacoche, pris sa casquette et sorti. Immédiatement on le salua et il répondit vaguement à ce salut.
L'heure était grave. Et pourtant il avait fait comme il le fallait, comme il le devait, comme on lui avait appris. Depuis longtemps, depuis presque toujours maintenant, en tout cas dans son esprit il s'était efforcé d'assurer avec une rigueur presque mathématique la réussite de ses ouvrages. Il le devait, il le devait non pas pour lui-même mais pour le programme. Il n'avait que faire de la gloire, de la reconnaissance. Depuis longtemps il avait compris que ces choses n'existaient plus, tout comme le respect de l'autorité, le respect que l'on devait toujours.
Et pourtant il s'efforçait encore d'élever ses enfants de cette façon. Et lui respectait corps et âme ses supérieurs.
Un nouveau train passa. Il fit un drôle de bruit au passage. Presque un murmure. Mais cela sortit bien vite de la mémoire de Rudolph. Il avait guère le temps de s'intéresser à des réflexions aussi futiles.
Le ciel s'assombrit à nouveau, des nuages s'étaient formés et très vite la pluie tomba. Les carottes seraient sans doute foutues, la pourriture les gagneraient. La terre n'était de toute façon pas bonne, les hommes avaient du mal à la creuser quand ils devaient encore le faire.
Ils étaient loin de tout ici et pourtant bien plus tard, certains diront que c'était le cœur de l'enfer. Rudolph dirigeait comme un fonctionnaire zélé le champ de Auschwitz-Birkenau en Pologne et c'était son métier. C'était même sa vie.

Commentaires
Petite chronique personnelle pour montrer parfois la terrible proximité du mal. Inspiré en grande partie de La mort est mon métier de Robert Merle et Eichmann à Jérusalem et Hannah Arendt.
un petit commentaire? dans le style, je trouve qu'il y a trop de "il". ça cache la transition du jardinier au directeur de camp. c'est un peu comme si ça ramenait toujours à la personne des premières lignes. du coup ça fait une conclusion abrupte alors qu'on sent bien la volonté d'obscurcir progressivement le récit.
Merci du commentaire en tout cas Dag, j'en prendrais compte à l'avenir...