Discours sur les âmes bien nées
L’Affaire Jean Sarkozy (puisqu’il faut désormais parler d’Affaire et non d’affaire) illustre une nouvelle fois l’océan qui sépare notre classe politique de ses citoyens.
Le fils cadet du Président de la République déclarait hier qu’il comptait aller «jusqu’au bout» et se présenter, malgré la polémique, à l’élection de la présidence du Conseil d’Administration de l’EPAD, Établissement Publique d’Aménagement de la Défense. Pour rappel, l’EPAD est un organisme créé en 1958 dont la mission est l’aménagement des 160 hectares occupés par le quartier d’affaires de la Défense. Il étudie les projets d’urbanisme au fur et à mesure du développement de cet espace puis il vend aux investisseurs un droit de construire pour un chiffre d’affaire d’un milliard d’Euros par an. En parallèle à cette activité, l’EPAD travaille en collaboration avec les collectivités locales pour garantir les intérêts des 150 000 personnes qui travaillent quotidiennement sur le secteur de La Défense ainsi que des 20 000 résidents. L'EPAD est régi par un conseil d'administration paritaire puisqu'il est composé à la fois de représentants des ministères de tutelle et de représentants des collectivités locales. L’élection du président du conseil d’administration se fait au suffrage individuel à deux tours ou en un tour en cas de majorité absolue dès le premier scrutin.
La polémique a éclaté lorsque les médias ont révélé que Jean Sarkozy souhaitait se présenter à la direction de l’aménagement du premier quartier d’affaire européen. Dont acte. Mais comment faire croire aux Français qu’un jeune homme de 23 ans, sans diplôme, redoublant sa deuxième année de droit, peut prétendre avoir les compétences et l’expérience pour diriger un organisme tel que l’EPAD ? Plus c’est gros, plus ça passe. « Il doit d’abord se confronter aux urnes ! » objectent les défenseurs de Jean Sarkozy. Effectivement c’est une élection, il peut donc ne pas être désigné par le conseil d’administration de l’EPAD. Seulement voila : tout semble indiquer qu’il sera élu, envers et contre tout. Ce poste est-il si ingrat qu’aucun autre concurrent n’ambitionne de l’occuper ?
Sur le fond de l’affaire, que Jean Sarkozy veuille se présenter à un tel poste n’est pas choquant. Ce qui est problématique en revanche, c’est que cette élection semble bel et bien programmée. Voilà ce qui est choquant. Tout se passe comme si les jeux étaient déjà faits ou plus exactement comme si la tractation avait déjà été entérinée. Qu’est ce qui a donc poussé Monsieur Hervé Marseille à démissionner si subitement de son poste ? Tout un symbole. Nicolas Sarkozy est-il à ce point éloigné de ses concitoyens pour ne pas percevoir le malaise qui s'installe suite à l'annonce de cette élection prochaine ? En cette période de crise et de difficultés pour un certain nombre de Français, le message envoyé par cette Affaire est dévastateur. Une fois de plus, l'opinion publique française a l’impression - à juste titre - qu’il faut être muni de passe-droit et d’un bon nom pour réussir. Qui d’autre que Jean Sarkozy pourrait, sans diplôme aucun, prétendre à un tel poste ? Que dire à tous ces étudiants surdiplômés qui restent des mois sans trouver ni stage, ni embauche ?
Pour reprendre les mots de Patrick Devedjian :
«aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ».
Il est indéniable que Jean Sarkozy est loin, très loin d’être mal né. Nicolas Sarkozy déclarait lui-même lors de son discours sur la réforme du lycée :
« Ce qui compte en France pour réussir, ce n’est plus d’être bien né », mais c'est de«faire la preuve par ses études de sa valeur ».
Terrible ironie que celle là. Du reste, le maintien de Monsieur Devedjian à son poste jusqu’en 2011 malgré son âge ne semblait poser aucun problème, un projet de décret allant dans ce sens. Jusqu’à ce que…Jusqu’à ce que le projet de décret ne passe par l’Elysée, selon une source proche du dossier.
Rien ne semble indiquer que le Président de la République ait usé de son influence pour favoriser le parcours de son fils. L’accusation de népotisme serait donc infondée ? Ce serait oublier que le népotisme peut être passif. C’est ce qui se produit lorsque des personnes veulent tellement plaire à un homme puissant ou lorsqu’elles ont tellement peur de le contrarier que tout ce qui semble bon pour son plaisir est fait. Quitte à devancer les désirs du chef et à prendre des initiatives. Jean Sarkozy déclarait dans l'édition régionale du 19/20 mardi soir sur France 3 Paris Ile-de-France « Election par les élus UMP-Nouveau Centre au sein de mon groupe, élection par l'ensemble de l'Assemblée départementale, élection enfin par le conseil d'administration de l'EPAD. Jamais, depuis le début de mon parcours politique, je n'aurai été nommé, je tire ma légitimité de l'élection et du suffrage universel ». Comment ne pas envisager que Jean Sarkozy ait bénéficié d’une bienveillance inédite et inhabituelle de la part de tous ses rivaux et que son ascension n’est pas due à ses seules capacités ? Comment ne pas penser que la crainte de déplaire ou au contraire la volonté de plaire à Nicolas Sarkozy n’ait pas évité bon nombre de coups tordus à son fils ?
Et la défense qui s’organise autour de lui ne trahit que trop bien cette bienveillance. Quel spectacle que de voir les députés de la majorité et le premier ministre se succéder doctement a la barre des médias pour nous convaincre du talent, des compétences exemplaires et des qualités du jeune Sarkozy. Les recruteurs vont devoir réviser leur copie. Ils apprendront qu’il faut désormais « faire confiance », « juger sur les actes futurs » et non plus sur le mérite, l’expérience et les diplômes. Il faut concéder que Jean Sarkozy n’est peut-être pas responsable de sa situation. En revanche, il cumule un certain nombre de défauts si caricaturaux qu’ils suscitent invariablement l’hostilité de l’opinion. Il est le « fils de » et pas n’importe lequel puisqu’il est le fils de l’homme au plus haut niveau de l’Etat. Il n’a pas beaucoup d’expérience, pire que cela, il n’a aucun diplôme et aucun stage significatif en entreprise ou en gestion. Il ne brigue pas un simple poste d’assistant ou de conseiller, il vise directement une présidence. Il n’entre pas dans un petit organisme ministériel dont l’influence est relative : il intègre le plus grand quartier d’affaire européen. En somme, il pousse au paroxysme tout ce qui peut choquer les mentalités.
Le bilan de cette calamiteuse affaire sera négatif de bout en bout. Pour le gouvernement, elle s’ajoute à un mois de déboires et de gaudrioles entre les boutades horteufiennes, la défense claudicante d’un cinéaste amateur des très jeunes femmes puis les histoires de jeunes fesses thaïlandaises d’un ministre. L’incompréhension est telle qu’elle se répand jusque dans l’électorat traditionnel de Nicolas Sarkozy. Pour l’opinion publique, l’effet de grogne est assuré. Les questions fondamentales que posent la crise économique, la réforme de l’éducation ou le problème toujours tenace de l’immigration n’ont pas disparues hélas. Les Français constateront une nouvelle fois l’incapacité de la classe politique à apporter des réponses à ces problèmes, trop occupée à s’agiter dans d’improbables vaudevilles. Pour Jean Sarkozy, il portera longtemps les stigmates de cette polémique en ayant voulu aller trop vite, trop tôt, trop haut. Quant à l’EPAD, au mieux, elle continuera comme avant. Au pire…
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Commentaires
je crois tout simplement que l'EPAD personne n'en à rien faire. quel que soit l'incompétent qui occupe le siège de président, le truc tournera quand même.
le seul intérêt de cette grossièreté était de faire de la télé et surtout le 20h. mission accomplie!
Bonjour,
Tout d'abord, merci pour votre commentaire.
Ca serait formidable que l'EPAD ne soit qu'un "machin" sans importance. Cependant les chiffres parlent : 160 ha, 150 000 personnes travaillant quotidiennement, 20 000 résidents, un budget d'un milliard d'euros...L'EPAD est tout sauf marginale. A une époque où les places d'affaires sont de plus en plus concurrentielles, il me semble qu'avoir une bonne gouvernance pour l'aménagement de La Défense est capital. C'est le premier centre d'affaires européen, l'un des plus gros pourvoyeurs en emplois de la région parisienne...Donc, il me semble au contraire de vous que tout le monde devrait s'interesser à l'EPAD.
En outre, si vous estimez que l'abus d'influences pour arriver à un poste est négligeable, même lorsqu'il est fait au plus haut niveau de l'Etat, effectivement, cette histoire est bonne pour n'être qu'un monstre de foire. Mais si vous pensez que ca peut aller plus loin, plus haut et que la prochaine étape ne sera plus l'EPAD...alors, il y a matière à s'inquiéter...
:)
ce n'est pas l'EPAD qui est sans importance, c'est sa gouvernance. il suffit de regarder les grandes entreprises pour voir que les dirigeant sont tellement nuls qu'il négocient des primes de licenciement dès l'embauche. l'EPAD n'est pas une entreprise privée mais elle n'échappe pas à la règle, et le push à demi-manqué de Jean Sarkozy n'en est que la démonstration.
je pense que la survie de tels mastondontes n'est le fait que des gens qui travaillent dans l'ombre. l'abus d'influence au plus haut niveau n'est pas négligeable, il est banal. il n'ira pas plus haut car le plafond à été atteint avec cette crise financière et notre brillante oligarchie va s'y cogner un moment avant de le comprendre.
ce qui restera c'est la brillante prestation du fils prodige qui fait là sont entrée en politique au journal de 20h. personne ne se souciera de qui préside l'EPAD quand il lui sera décerné un Molière ou qu'il sera sacré champion de france d'altérophilie.
juste pour rajouter:
je ne remet pas en cause le corps de l'article, qui est exhaustif sur l'affaire et abondamment documenté, mais sa conclusion: le bilan n'est pas négatif pour les premiers interressés, car un échec passé à la moulinette télévisuelle devient irrémédiablement un triomphe.