
Bonjour Nicolas Barral et Olivier Taduc. Avant de commencer, une petite présentation ?
- Nicolas Barral : J'ai commencé dans la presse jeunesse au début des années 90. Rapidement aussi dans Fluide Glacial. Par la suite j'ai réalisé un premier album chez Delcourt avec Christophe Gibelin (nda : « Les ailes de plomb »), rencontré à l’atelier bande dessinée d'Angoulême. Puis j'ai rencontré Pierre Veys avec qui j'ai entrepris la série « Baker Street », une parodie de Sherlock Holmes, toujours chez Delcourt. Notre travail ayant plu à Dargaud, nous leur avons proposé une parodie de Blake et Mortimer intitulée « Les aventures de Philip et Francis ». C’est par l’intermédiaire de Dargaud que j'ai rencontré Tonino Benacquista qui a scénarisé pour moi « Dieu n'a pas réponse à tout ».
Parallèlement à tout ça j'avais envie d'écrire mes propres scenarii. Lors d'une discussion avec Olivier, qui est un ami, celui-ci m’a confié qu’il souhaitait s’essayer à un style différent. Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Je lui ai envoyé quelques gags qui l’ont fait rire et notre amitié a débouché sur une collaboration.
- Olivier TaDuc : De mon côté je suis un autodidacte. J'ai appris à dessiner, dans mon enfance, en lisant et regardant beaucoup de bandes dessinées principalement dans Pif dont j'étais un lecteur régulier. Je lisais également assidûment des histoires de super héros dans Strange.
Mes premiers dessins parurent dans la presse pour enfant, chez Fleurus, dans un journal qui s'appelait Triolo. À l'époque je travaillais avec Dieter comme scénariste, avec qui j'ai publié mon premier album de la série « Sark »chez Glénat en 1990. J'ai travaillé en atelier avec Thierry Robin et Pierre-Yves Gabrion (nda : l'atelier 44 en 1988-1989). C'est à cette occasion que les éditions Delcourt m'ont proposé de reprendre une série abandonnée par son dessinateur « Les voyages de Takuan » et que j'ai entamé ma collaboration avec Serge Le Tendre. Celle-ci s'étant très bien passé je lui ai alors proposé une idée de nouvelle série qui dormait dans mes cartons et qui s’intitulait Chinaman. Et enfin, au bout de neuf ans de collaboration, j'ai eu envie de développer autre chose et c'est ainsi qu'est né, grâce à Nicolas Barral, « Mon Pépé est un fantôme. »
D'où est venue l'idée de cette série ?
- Nicolas Barral : J'avais cette idée d'un petit garçon dont les parents se séparent. Son grand-père, récemment décédé, ne supporte pas cette situation et revient sous forme de fantôme aider son petit-fils à affronter la vie. J'avais pensé à un enfant métis maghrébin, mais Olivier m’a confié qu'il se sentirait plus à l'aise avec un enfant d'origine vietnamienne. Napoléon Tran était né.
- Olivier TaDuc : Oui, de plus, je me suis dit qu'il serait intéressant d'y amener une particularité supplémentaire et que la maman soit elle aussi d'une origine un peu marquée. Connaissant bien la Corse, les corses, leurs us et coutumes, grâce à mon épouse, je me suis dit que ce serait un atout supplémentaire dans la création de l'univers.
Nous nous sommes beaucoup amusés à créer ce petit monde en commun. C’était un véritable échange d’idées. Mais toutes les histoires ont été écrites par Nicolas, il était le seul chef au moment de leur rédaction.
Rires de Nicolas Barral sur le mot de chef
- Nicolas Barral : Quand il travaille avec un dessinateur, le scénariste obtient de meilleurs résultats en l’impliquant.
Nicolas Barral justement vous êtes à la base dessinateur aussi comment cela joue dans votre façon de travailler ?
- Nicolas Barral : J’ai commencé par dessiner mes scénarii, de façon schématique, en faisant jouer les personnages, comme je l’aurais fait pour moi. Et puis je me suis dit, quitte à enfiler la casquette de scénariste, autant changer d'outil. Depuis je tape tout ça à l’ordinateur.
Toutefois le fait d’être dessinateur fait que je sais ce que je peux demander à Olivier. Au besoin je peux le guider de façon à obtenir l’intention graphique souhaitée. Car l’humour est un mécanisme de précision. Les compétences techniques ne suffisent pas, il faut parfois tâtonner pour saisir et faire saisir au lecteur le comique de la situation.
Comment se différencie-t-on avec une bande dessinée jeunesse dans cet univers déjà fort fourni (Petit Spirou, Cédric, Titeuf,...) ?
- Nicolas Barral : Même si nous nous adressons à la jeunesse (et les exemples que vous citez sont flatteurs) nous nous efforçons de ne pas exclure les adultes. J’essaie de prévoir à l’écriture différents niveaux de lecture. J’ai piqué ça à Goscinny. Il faut dire que je suis tombé dans Astérix quand j’étais petit. Et puis nous ne cherchons pas à être drôle à tout prix. Si le lecteur est ému par une histoire, c’est bien aussi.- Olivier TaDuc : On aborde aussi des thèmes qui sont familiers aux enfants de nos jours: la séparation des parents, le métissage... C'est vraiment un petit garçon moderne, contemporain.
Justement, dans notre société occidentale rire de la mort comme ce fut le cas dans le premier tome, c'est assez nouveau ?
- Olivier TaDuc : Ça c'est imposé pour ce premier tome mais ce n'est pas forcément un thème qui reviendra par la suite. Comme Nicolas était parti de l'idée que le grand-père était un fantôme il nous a fallu parler de la mort. On aurait pu aborder d'autres thèmes mais il s'est avéré que d’en passer par là était nécessaire pour démarrer la série.
- Nicolas Barral : Le fait de « filmer » à hauteur d'enfant nous permet d'aborder les sujets graves comme la maladie, la mort, sans pathos excessif. Il y a dans la naïveté de l'enfant un humour involontaire qui dépasse les tabous. (Le tabou est une invention d’adulte.) Napoléon et ses copains se posent ce genre de questions existentielles. Pour ce qui est de la mort, qui est la question centrale de la saison 1, le personnage d’Amadeus, dont le père est entrepreneur de pompes funèbres, croit qu’il fait autorité en la matière. Mais c’est auprès de son pépé, qui sait de quoi il parle, que Napoléon obtiendra les réponses les plus autorisées. « Mon pépé est un fantôme », c’est un peu « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la mort, sans jamais oser le demander » !
N'avez vous pas eu peur de choquer tout de même ?
- Nicolas Barral : L’éditeur ne nous a pas censuré alors pourquoi pratiquer l’autocensure ? Et les réactions du public sont très bonnes. Une maman m’a même remercié pour le réconfort que Napoléon a apporté à son fils en plein questionnement sur la mort.
- Olivier TaDuc : Il existe, au sein des éditions Dupuis, « Pierre Tombal » une autre série qui parle de la mort. Cela ne nous a donc posé aucun problème, ni à l'éditeur, car il existait déjà des précédents.
Dans « Mon Pépé est un fantôme » vous Olivier vous avez changer de style graphique pourquoi ce choix ?
- Olivier TaDuc : Il faut dire qu'auparavant j'étais plutôt dans une lignée de dessin réaliste classique, des « Voyages de Takuan » à « Chinaman. » À partir du moment où l'on reçoit un scénario comme celui là, dans un registre humoristique, on n peut imaginer le traiter dans un style réaliste. Cela ne fonctionnerait pas.
Et puis mon envie était de changer de registre, par lassitude et ainsi, à l’origine, d’avoir une véritable récréation artistique. J'avais envie de réapprendre de nouvelles techniques, de nouveaux réflexes bref de réapprendre à dessiner. Car le dessin humoristique et le dessin réaliste n’utilisent pas la même grammaire. On ne cadre pas de la même manière, on est plus près des personnages, on peut être amener à répéter beaucoup plus souvent des images… On est plus dans une scène de théâtre que dans un film de cinéma.
Alors bien évidemment ce changement ne s'est pas fait sans douleur. Même si auparavant je n'avais pas uniquement dessiné dans un style réaliste, tenir dans la longueur une série humoristique était évidemment une vraie gageure, ce fut un long apprentissage. Il m'a fallu au moins les trois quarts d'un album avant de vraiment me sentir à l'aise. Ce changement graphique a été bénéfique pour moi, il me permet de m'ouvrir à bien d'autres projets.
« Mon Pépé est un fantôme » s’éloigne de vos séries respectives précédentes, « Chinaman » et « Baker Street ». De quelle manière ?
- Nicolas Barral : Nous sommes très influencés par les séries américaines. On retrouve cette influence en littérature avec certains écrivains comme Philippe Djian. Le deuxième tome a vraiment été structuré comme une saison (en remplacement du traditionnel tome) comprenant dix épisodes formant une entité de 46 pages. Et l’univers, composé déjà de multiples fils, va continuer de se tisser aux travers des prochaines saisons. Chaque nouvelle porte que l’on ouvre élargit le champ des possibilités. Avec Napoléon, nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
- Olivier TaDuc : Ce petit garçon a une famille qui existe vraiment dans notre esprit et que l'on découvrira au fur et à mesure.
Comment s'ouvrent ces portes justement ? Vous déterminez la trame longtemps à l'avance ou vous vous laissez aussi porter par l'histoire ?
- Nicolas Barral : Il y a des histoires qui découlent de l'univers posé au départ : pépé fantôme, divorce, double identité culturelle... Mais Napoléon peut aussi servir de support pour traiter des thèmes d’actualité qui nous touchent, comme la maladie d'Alzheimer que nous avons eu envie de dédramatiser au travers du personnage de mémé. Quand un phénomène fait peur, pourquoi ne pas essayer d’en rire.
A côté de ça, il y a aussi des
épisodes qui naissent du fait que l'on connaisse bien le dessinateur
et ses petites marottes, comme les chevaux par exemple, dans le cas
d’Olivier. Son souhait va bientôt être exaucé.
Vous êtes tout deux plutôt présent sur internet. Est-ce que les technologies modernes ont influencé votre façon de travailler ?
- Olivier TaDuc : Énormément. Je reçois mon scénario par mail, ensuite grâce à Skype nous faisons une petite conférence vidéo qui nous permet de régler les séquences de l'histoire avec ses différentes options. De mon côté, je dessine avec une tablette écran et un logiciel spécialisé dans la bande dessinée, je peux donc envoyer très rapidement à Nicolas les esquisses réalisées.
Les nouveaux médias vous permettent-ils d'aller aussi à la rencontre de votre public ?
- Olivier TaDuc : J’aime utiliser tous ces moyens de communication moderne et internet en fait partie. Je tiens d’ailleurs un blog mais ce n'est pas tant de me faire connaître, que de permettre aux lecteurs fidèles qui me suivent d'avoir un lieu dans lequel ils pourraient découvrir d'autres facettes de mon travail, et puis également de pouvoir communiquer en direct avec moi. J'ai des lecteurs qui m'écrivent régulièrement et cela me fait plaisir de prolonger le contact qu'on a pu avoir en séances de dédicaces.
- Nicolas Barral : Je suis de mon côté un peu plus de la vieille école. Je souscris à ce qu’a dit Olivier concernant Skype et la vidéo-conférence. C’est génial de pouvoir se mimer les épisodes afin de donner aux personnages l'expression juste. Le fait pour Olivier de pouvoir m'envoyer les pages par mail est également très précieux car il n'y a pas de pertes de temps comme du temps du facteur. Il peut rapidement savoir s'il a vu juste et cette espèce de ping-pong est valable aussi dans l’autre sens quand il s’agit de modifier un texte. Mais je n’anime pas de blog, faute de temps. Et ma page facebook est assez austère.
- Olivier TaDuc : Mais je ne fais pas ça tous les jours. En général, j'alimente le blog tout les dix jours, donc cela reste raisonnable en temps consacré.
- Nicolas Barral : Tu as raison, et côté pub, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même.
Rires.
- Nicolas Barral : Internet est devenu un outil incontournable qui va même probablement modifier la diffusion de la bande dessinée à l'avenir.
N'y a-t-il pas une peur aussi de votre côté Nicolas de montrer des projets qui n'aboutissent pas au final ?
- Nicolas Barral : Sûrement aussi. Quoique la contrainte peut s’avérer positive en agissant comme un aiguillon qui oblige à tenir les annonces que l’on a faites. Mais j’ai un peu la culture du secret.
L'avenir ?
- Nicolas Barral : Une troisième saison de « Mon pépé est un fantôme » bien sûr. Ça a déjà commencé. Olivier n’est pas loin de la quinzième page.
- Olivier TaDuc : Notre envie est de travailler avec un rythme assez soutenu de manière à ce que les albums sortent de façon rapprochée. Les lecteurs sont en demande d’un rythme soutenu. Ils ont tellement de sollicitation dans les divertissements qu'ils peuvent se lasser très vite si la suite ne vient pas. On réalise un Tome entre neuf et dix mois on tient à garder ce rythme de réalisation soutenu.
- Nicolas Barral : J'aime faire mon travail de scénariste le plus correctement possible et étant donné mes activités annexes, ce rythme de neuf, dix mois me convient parfaitement.
- Olivier TaDuc : Pour moi, il n'y a que cette série. Le dessin demande du temps, de la patience et si je veux faire en sorte que les albums sortent de façon rapprochée je peux travailler que sur notre série.
- Nicolas Barral : Si « Mon pépé est un fantôme » marchait comme Titeuf je serais ravi de devenir scénariste à plein temps. À l'heure actuelle je conserve donc une activité de dessinateur. En ce moment je travaille sur un nouveau projet avec Tonino Benacquista et je mets en chantier avec Pierre Veys un second volume des « Aventures de Philip et Francis. »

Commentaires
Vraiment très chouette ce blog :)
greg