Je me suis arrêté.
(mes yeux interrogent le paysage)
Des champs à perte de vue...
(mes yeux sentent le désastre qui m'attend dans une poignée de secondes)
Je me trouve au milieu de nulle part, au milieu des champs.
...
Où est mon guide ?
Mon corps ne bouge pas, seule ma tête pivote de trois quarts en arrière.
Je vois la route que nous avons parcourue ensemble.
J'aperçois, au loin, mais pas si loin...le chemin par lequel tu es venu me chercher.
J'hésite...
Je viens de retrouver la clé de mon véhicule. Dans ma poche intérieure gauche, en dessous du coeur. Qu'en ferais-je ?...
Mon véhicule n'est peut-être pas si loin...si je cours à perdre haleine, si je fais exploser ma cage thoracique, si mes mouvements se font plus amples...je retrouverais mon véhicule.
(silence pesant)
Mon corps à son tour, se tourne de trois quarts vers la gauche. J'ai sorti mes clés...
Je ne te vois pas.
Me suis-je trompé pendant ce chemin fait ensemble ?
Je fais un pas en arrière, cela me suffit à me retrouver sur la route où nous nous sommes aimés la première fois. Je vois un mot "Cormontaigne". Je me demande ce que ce mot veut dire...
Je ne sais plus où aller. Me suis-je trompé, de bonne foi...?
Que puis-je faire ? Que vais-je décider ? Qu'est-ce qui est le moins couteux pour moi ?
T'attendre...patiemment ?
Ou courir, revenir sur le chemin, le champ d'orge, croiser des gens venant dans ma direction ne sachant pas qu'au bout du chemin ils rencontreront quelqu'un et qu'il faudra tout lui donner avant qu'il ne disparaisse...à jamais.
J'ai besoin de tes bras, de ta nuque, de tes yeux...pour te réinventer.
Je sais que mon véhicule n'est plus très loin car maintenant ce sont les "curieux" qui se sont aventurés ici, dans ce champ, que je croise. J'ai le même regard vide qu'en arrivant...
(un silence, une éternité...)
Je me stoppe. Net. Encore quelques mètres...
Encore quelques mètres...
Encore quelques mètres...
Encore quelques mètres...
Encore quelques mètres...
D. M.
p. s. :
ton texto a fait que "je me suis arrêté" et que "mes yeux interrogent le paysage".
"Voilà comment je suis quand je ne souris pas"...A quelques mètres...
Ce jeudi matin, à 9 H 28, même le temps au dehors hésite. La pluie n'est pas franche mais elle est là. Le soleil se cache derrière les nuages. Il attend...
...Encore quelques mètres, mais dans quelle direction ?
La pluie s'est arrêtée quand j'ai écrit "direction"...
ce qui n'a pas empêché le soleil de se cacher encore plus derrière les nuages...
Je m'en veux encore de t'avoir réveillée...
mais comme mes "chuchotements te manquaient"...j'ai voulu te "chuchoter".
Car comme tu me "morgrifes", je te "chuchote".
Comme le temps qui passe sans toi me manque, tu me "manpasses". Tu me "manpasses"...
J'ai du mal à accepter cette fatalité : les dixièmes de seconde, les secondes, pire les minutes de ta vie sans moi me...
me...
tuent.
...j'ouvre les yeux bien grands, je n'arrête plus de parler, je m'agite, je suis soudain volubile, je crie, je tape avec mes poings, avec mes pieds, dans les murs, je ne regarde plus le plafond, je vais le détruire, je parle, je hurle...
Je sens le vent qui effleure ma main gauche. Je tends le bras gauche dans l'air.
...je peux à peine respirer...
Je ne me retourne pas. Je sais que tu n'es plus derrière moi.
...
Ma main est à environ 45 centimètres de la vitre brisée de la 406 de ton père.
A l'arrière, les roses blanches sont fânées, il n'en reste plus qu'une, en si mauvais état.
...
A travers la vitre brisée, je vois en face de moi un enfant d'environ huit ans. Il me regarde comme s'il me connaissait.
Il a l'air si agile. Il se dégage de lui une force que je n'ai pas. Il agite ses ailes blanches avec dextérité mais sans triomphalisme.
...
A 42 centimètres de la vitre je dois me pencher. L'enfant est toujours là.
...Il fait le tour avant du véhicule.
Un instant : il n'y a plus que quelques pétales dispersés sur le siège avant. Des pétales qui s'envolent par la vitre brisée.
...L'enfant s'approche encore.
Je me trouve exactement à 40 centimètres de la vitre qu'on ne remplacera pas.
...L'enfant est là près de moi.
Il regarde quelque chose derrière moi.
J'ai un sourire...J'imagine...
Non, il regarde mon dos.
...Il fait un geste en ma direction. Je ne recule même pas. En déséquilibre, tous les deux, je le vois parcourir de la main mon dos à moi.
...Soudain je vois ce qu'il voit : une de mes ailes a plié. Elle est blessée. Cassée. Peut-être même brisée.
"Laisse moi", j'ordonne d'un ton ferme. L'enfant sourit. Il n'a pas d'appréhension.
Après un silence, il me dit droit dans les yeux :
"Je préfère te savoir libre qu'à mes crochets. Je te rends ta liberté...
Adieu Jézebel...
Ca ne peut pas marcher entre nous."
Ses yeux sont verts.
Je suis au volant de la 406 bleue marine qui m'a amenée à Cormontaigne. Je comprends mieux maintenant...
L'enfant réapparaît. Je l'écoute.
"Les plus belles pages sont celles qu'on n'écrit pas".
Je lui réponds en même temps :
"Tu mens".
Il reprend, stoïque :
"Je me contente de ce qu'on me donne".
Moi : "pourquoi tu fais çà ? tu ne vois pas que je souffre. Car je ne suis ni irréel ni éphémère. Pourquoi m'inventes-tu ? Pourquoi m'imagines-tu ?".
L'enfant s'adoucit. Il caresse ma joue droite. Je la retire aussitôt.
"Et moi qui conservais tes mails, les relisais...".
L'enfant, agacé :
"On n'avait pas dit qu'on ne prenait pas çà au sérieux ? Qu'on ne se prenait pas au sérieux ?".
Il sourit.
Mon sang se glace : "Je ne sais plus quoi te dire."
L'enfant :
"Tu m'as fait tomber du pied d'estale sur lequel tu m'avais hissé de toutes tes forces. Oh, le pauvre chéri, pour un peu cela lui ferait mal. Eh ! Dis-donc tu ne m'as quand même pas pris pour une statue ?"
Moi : "Les couleurs ça éblouit toujours. Alors je vais te laisser là. Ca vaut mieux pour moi. Mais n'oublie jamais ceci : moi j'ai cru en toi parce que tu étais différente des autres, de tous les autres. Ce qui me fait le plus mal ce n'est pas ton arrogance. Non, ce qui me fait le plus mal...c'est ma naïveté...C'est affreux, mais je dois te le dire."
L'enfant pleure. Je ne le console pas.
...
Je me tourne une dernière fois vers lui. Je conclus :
"Je croyais que tu ne mettrai jamais mon coeur en lambeaux...".
Il sèche ses larmes et sans sourire me répond :
"Moi, je ne t'ai rien promis."
Mes derniers mots :
"Tu vois j'avais raison : tu es redoutable...".
L'enfant devient sérieux. Il prend ma main :
"Allons, oublions çà, veux-tu. Laisses moi examiner ton aile. Je vais voir ce que je peux faire."
Moi :
"C'est de la condescendance ?".
lui, sans réfléchir :
"Non, c'est de l'amour...
...Un amour éternel...".
