« Cela ne pourrait pas se reproduire chez nous ». C’est par cette réponse qu’est souvent évacué le débat sur l’origine du totalitarisme et son possible retour au sein de nos sociétés modernes. Cela ne pourrait pas se reproduire ? Pas si sur. C’est à cette question, somme toute vertigineuse, que le roman La Vague de Todd Strasser se propose de donner une piste de réflexion. Inspiré de faits réels qui se sont produits en 1969 dans une petite ville des États-Unis, le roman montre comment un simple jeu peut donner lieu à un microcosme totalitaire.
Professeur atypique et audacieux, Ben Ross s’est souvent distingué au sein du tranquille Lycée Gordon par ses méthodes d’enseignement peu orthodoxes et originales. Très apprécié de ses élèves, Ben Ross est décidément doué pour capter l’attention et rendre passionnant un cours qui semblait rasoir de prime abord. Lorsqu’il doit traiter le sujet de la seconde guerre mondiale, Ben décide de projeter à ses élèves un film – que l’on devine être Nuit et Brouillard - afin de leur montrer ce que fut l’horreur de la Shoah. Au terme de cette projection, Laurie Sanders, jeune et brillante lycéenne, pose cette question au professeur :
Comment les Allemands ont-ils pu laisser les nazis assassiner des gens presque sous leurs yeux pour ensuite affirmer qu’ils n’en savaient rien ? Comment ont-ils pu faire une chose pareille ? Comment ont-ils pu dire une chose pareille.
Et ses camarades d’ajouter en parlant des nazis : « Moi en tout cas, je ne laisserais jamais une minorité de ce genre gouverner la majorité », « Oui, ce n’est pas un ou deux nazis qui me forceraient à dire que je n’ai rien vu ni entendu ».
Quelques jours passent. Ben Ross reste tourmenté par ces questions auxquelles il n’a pu donner de réponse : il sait Pourquoi, mais ne peut expliquer le Comment ? Germe alors en lui une idée simple : pour comprendre il faut vivre. S’abandonnant à l’abondante littérature sur le sujet, il conçoit bientôt une sorte de jeu dans le but de faire ressentir à ses élèves ce que fut le nazisme. Il entre un matin dans la salle de classe et, sans un mot, écrit sur le tableau : LA FORCE PAR LA DISCIPLINE. A ses élèves interloqués, il décrit la force que peut procurer la discipline et leur propose d’instaurer quelques règles simples de fonctionnement : se tenir parfaitement droit sur sa chaise, entamer chaque question posée au professeur par « Monsieur Ross », se lever pour parler et se rassoir aussitôt. Rapidement, les colonnes vertébrales se redressent, le professeur enchaîne les questions à la classe qui doit répondre de plus en plus rapidement, mécaniquement, toujours selon le schéma convenu : l’élève se lève pour répondre, commence sa phrase par « Monsieur Ross » et se rassoit le plus rapidement possible. Chaque élève qui se trompe, ne se lève pas ou oublie de dire « Monsieur Ross », doit impérativement recommencer, encore et encore, jusqu’à ce qu’il se corrige. Après une matinée d’entraînement, toute la classe marche au même rythme. Loin de refuser le jeu, elle y prend goût. Tout se passe comme si les élèves aimaient être dirigés.
Le deuxième jour de l’expérience, Ben Ross écrit au tableau : LA FORCE PAR LA COMMUNAUTÉ. Comme la veille, il propose quelques principes simples à la classe. Un nom : La Vague en tant que ce qui symbolise le mouvement vers un destin commun, un salut que les membres se doivent faire dès qu’ils se croisent et enfin, un uniforme que tous doivent porter.
Le dernier slogan qui est écrit au tableau est LA FORCE PAR L’ACTION. Les membres de la Vague reçoivent l’injonction (l’ordre ?) d’inviter d’autres élèves à rejoindre le mouvement, d’en parler autour d’eux et de faire la promotion des slogans. En quelques jours, l’auditoire du professeur Ross a doublé en effectif et un certain nombre d’élèves se mettent à sécher les cours pour venir se joindre aux réunions du mouvement. La Vague ne tarde pas à prendre une allure bien menaçante et broyante pour qui s’oppose à sa marche. Intimidations, pressions et agressions viennent bientôt troubler le quotidien paisible du Lycée Gordon.
Il est intéressant de noter que pendant toute la durée du jeu, le professeur n’impose jamais aux élèves. Il propose des règles, les unes après les autres, sans jamais recourir à la contrainte et sans jamais que ces règles ne rencontre la moindre critique de la part des élèves. La classe joue le jeu de l’expérience, en toute connaissance de cause et rien ne semble empêcher celui ou celle qui veut se retirer de le faire. Mieux, les lycéens prennent conscience petit à petit de la force que leur procure – ou semble leur procurer – cet exercice de groupe. Loin de se solder par un retard sur les autres classes, le jeu permet aux élèves d’être en avance sur le programme scolaire, chaque élève sachant impeccablement sa leçon d’une semaine à l’autre. Cependant, Ben Ross remarque que si le contenu du cours est parfaitement su, mieux qu’auparavant, les capacités d’analyses des élèves ont décru et il devient difficile de leur demander de faire le commentaire critique de tel ou tel sujet. En outre, à mesure que le nombre de membres augmente, les incidents éclatent : lors des matchs de football, seuls les membres peuvent s’asseoir sur certains gradins. Certains élèves méfiants vis-à-vis de la Vague sont victimes de pressions et sont invités de plus en plus brutalement à adhérer. Le professeur est désormais accompagné d’un « garde du corps » et fait figure de leader. Tout bascule lorsqu’un élève juif est agressé par des membres de la vague.
Peu à peu, les règles du mouvement se font toujours plus nombreuses et contraignantes. Obligation de se saluer en dehors de la salle de classe, obligation de recruter au moins deux nouveaux membres par semaine, obligation de porter l’uniforme du mouvement en dehors du lycée. Chaque nouvelle règle est immédiatement acceptée et partagée par les membres. Qui a décrété ces nouvelles règles ? Ben Ross probablement, mais qui peut en être vraiment sur ? La Vague devient vivante et prend son autonomie, elle s’entretient et s’accroit naturellement, échappant à tout contrôle. Seule certitude : nul n’envisage de transgresser ses règles.
Le roman nous montre que le totalitarisme tient moins d’une maladie de l’âme des individus qu’à une organisation rationnelle du groupe et l’apathie des membres qui le compose. Il est une tendance chez l’Homme à se complaire dans le confort de la non-décision. En effet, l’appartenance au groupe est un confort absolu. Une fois entré, on ne peut pas se tromper, car on ne fait qu’obéir aux règles édictées. Le principe du risque est définitivement évacué. Personne ne prend jamais d’initiative, ou s’il le fait, c’est parce qu’il anticipe ce que souhaite le leader. Il applique donc un ordre une fois de plus, par anticipation. De fait, personne n’est responsable puisque personne n’ordonne. Personne ne prend de décision, personne n’édicte de règles. C’est le mouvement qui ordonne. Chacun se contente d’appliquer fidèlement. C’est la leçon que nous inspire Todd Strasser. Le totalitarisme ne vit pas grâce à l’initiative des individus, mais plutôt à leur soumission au groupe et leur confiance aveugle dans ses principes. Le groupe ne peut et ne doit pas se tromper. D’où la vigueur qu’on mit tous les régimes totalitaires à éliminer de façon systématique les opposants.
On le voit, il y a quelque chose d’effrayant à l’idée que le totalitarisme est à la fois une idée lointaine et pourtant si proche de nous. On mesure également le caractère universel, banal et séducteur du mal. Ce mal qui se cache au coin de la rue. D’où l’impérative nécessité pour chacun de garder et d’entretenir son esprit critique. Non pour dire que le totalitarisme étatique nous guette. Mais il convient de rappeler que chaque renoncement individuel à l’analyse et à l’esprit critique constitue déjà une petite défaite de la liberté.
D’où ma question : Que pensez-vous de l’idée d’un retour possible du totalitarisme : danger réel ou fantasme ?
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1. Pouvez-vous nous en dire un peu au sujet des éditions Mille Poètes et de votre processus de travail avec les auteurs? existe-t-il certains types de publications que vous avantagez plus que d’autres ?