Les multiples empoignades qui ont surgi au sujet du port de la Burqa témoignent de la réalité d’un débat qui est ténu et fondamental. En effet, il se pourrait bien qu’ici se joue une controverse déterminante dans le cheminement qu’emprunte notre démocratie. Et pourtant, cette question recèle quelque chose de profondément abscons. Quelque chose qui laisse l’observateur perplexe et interdit. Pour le libéral que je suis, ce débat suscite un certain nombre de réflexions contradictoires, au premier rang desquelles cette opposition : Peut-on régir la mode vestimentaire de certains individus sans attenter de façon insupportable à leur liberté la plus stricte ? Un principe de civilisation peut-il dicter sa loi à la liberté individuelle ? Il y a là un paradoxe difficilement surmontable. Pour donner quelques pistes de réflexion, je fais ici la recension de l’émission de Philippe Meyer sur France Culture, l’Esprit Public, qui s’est tenue cette semaine au sujet du port de la Burqa. Les commentateurs en présence ont rappelé quelques idées, avec érudition comme toujours, qui me semblent être le cœur du débat.
Dévisager son auditeur avant de pouvoir l’envisager (Jean Cocteau), le point de vue de Jean-Louis Bourlange
Jean-Louis Bourlange, professeur à l’institut d’étude politique de Paris, ouvre la discussion en relevant le caractère « non-transactionnel » de la burqa. Même s’il estime que ce problème reste relativement anecdotique, Monsieur Bourlange oppose deux visions sur cette question : la vision républicaine et une vision qu’il qualifie de « libérale ». Le principe républicain exige de pouvoir dévisager un individu avant de pouvoir l’envisager, selon les mots de Jean Cocteau. Le visage fait partie intégrante de l’identité du citoyen et nul ne saurait apparaître masqué dans le champ de la sphère publique. A l’inverse, s’appuyant sur des principes anciens, les « libéraux » (toujours selon la définition qu’en donne J.L.Bourlange) considèrent que, « dans l’Habeas Corpus, le Corpus n’est pas nécessairement dénudé ». De fait, celui ou celle qui souhaite s’embastiller dans ses vêtements est tout à fait libre de le faire. Chacun est libre de s’incarcérer dans une tenue comme bon lui semble, même à son propre détriment. D’où cette question : doit-on obliger les gens à s’habiller d’une certaine manière ? C’est là que naît la difficulté : lorsqu’on les interroge, la très grande majorité des femmes portant la burqa prétendent le faire librement. Et Jean-Louis Bourlange de mettre en lumière ce paradoxe : Vouloir libérer des femmes adultes et consentantes de cette enclave vestimentaire, n’est-ce pas aussi une façon de les contraindre ? Peut-on vraiment faire obstacle à quelqu’un qui souhaite se cloîtrer et se voiler ? En outre, il rappelle à quel point il semble improbable que la Haute Cour Européenne des Droits de l’Homme valide une interdiction permanente et générale du port de la burqa. Il ne faut pas oublier les sensibilités diverses qui traversent les peuples européens sur la question de la séparation du politique et du religieux. La solution retenue par J.L.Bourlange est donc un refus d’une interdiction générale et permanente de la burqa, tout en s’orientant sur une solution de compromis : procéder à l’interdiction de la burqa dans toute activité transactionnelle, c’est à dire dans toute activité commerciale, administrative, etc.
Refuser la transformation de personnes vivantes en objets indéfinis, la position de Max Gallo
Se réclamant d’une obédience résolument républicaine, Max Gallo annonce son opposition nette avec la solution proposée par Jean-Louis Bourlange, estimant insupportable toute entrave à la publicité du visage. Monsieur Gallo est donc fondamentalement pour l’interdiction de la burqa. Reconnaissant le choix parfois libre de ces femmes qui la portent , les difficultés qui se poseront à l’élaboration d’une loi ainsi que sa mise en application, Max Gallo aborde irrémédiablement la burqa comme « un creuset de problèmes ». Et pourtant : il rappelle qu’il ne faut pas oublier qui nous sommes. Au terme d’une évolution longue de deux millénaires qui s’est traduite par une individualisation toujours plus forte des personnes, il estime inadmissible que le visage, marque de l’individualisation, soit masqué. Il refuse de transformer en objets indéfinis des personnes vivantes et ce principe est non négociable en tant qu’il touche à ce qui fait le fondement de notre société occidentale et de notre identité de civilisation. Sur le territoire de la République, il ne peut y avoir de renoncement sur cette question. Que le nombre de femmes portant la burqa soit limité, c’est une évidence. Il n’empêche que tout compromis serait nécessairement une capitulation et l’abandon de l’essentiel de notre évolution. Et il ajoute qu’aller contre la burqa, ce n’est pas aller contre les musulmans. C’est aller contre les extrémistes sectaires qui veulent imposer leurs vues à l’ensemble des musulmans modérés et républicains. On ne peut pas stigmatiser la manière donc se comportaient les talibans en Afghanistan tout en tolérant sur notre territoire des pratiques similaires.
Porter la burqa au nom des Droits de l’Homme et du Citoyen ? Par Denis Olivennes.
Denis Olivennes, président du Nouvel Observateur rappelle cette question fondamentale qui se pose à chaque génération : quelle type de démocratie voulons nous construire ? Et il pointe un autre paradoxe : Au nom de quoi les femmes qui portent la burqa souhaitent-elles pouvoir continuer à le faire ? Ce n’est pas au nom des principes de la charia, ni au nom du Coran. C’est au nom de la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen. Il faut donc s’interroger et se demander si la démocratie que la France à bâtie, l’évolution que nous avons enregistrée, la démocratisation des mœurs, cela donne-t-il tous les droits aux individus ou bien les personnes doivent-elles rester subordonnées à un principe collectif de vie ? Denis Olivennes prend le parti de la thèse selon laquelle la souveraineté totale des membres de la société ne peut être acceptée, quels que soient les avis des individus, au nom de l’aliénation et de la capacité des individus à se tromper sur leur propre liberté. Pour mettre en œuvre cette interdiction, il s’interroge quant au chapitre sous lequel s’engager. Faut-il mettre en œuvre une interdiction des tous les signes religieux ?
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Pour ma part, je pense que la seule voie tenable sur le sujet est une interdiction de tous les signes religieux dans le champ de la sphère publique. Ni kippa, ni voile, ni burqa, ni foulard, ni coiffe dans le champ de la société publique. Cela serait en accord avec le principe de la laïcité et ce serait la solution la plus juste pour ne faire aucune inégalité de traitement. Car le diable est dans les détails. Aussi, si l’on interdit la burqa, on peut arguer que le voile lui aussi « cache » une partie de la personne et donc doit être banni. Mais comment tenir alors la contradiction avec ceux qui diront que le voile ne cache pas beaucoup plus qu’une kippa ou qu’une coiffe de religieuse ? Difficile débat, difficile question. Cantonner le religieux, tout le religieux, rien que le religieux, dans la sphère privée, voilà ma position, tout en sachant qu’elle reste insatisfaisante à bien des égards.
Et vous ? qu’en pensez-vous ?
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