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n°359 - 15 Aout 2007
Rubrique Edition littérature animée par aucun responsable. Postulez !

Treize histoires (William FAULKNER : 1897-1962)

La littérature américaine : Nobel 1

Ils sont trois à avoir eu le Prix Nobel. FAULKNER, HEMINGWAY, STEINBECK. Nous leur avons déjà consacré à chacun, cinq articles dans le numéro qui leur était réservé. Pour avoir un meilleur aperçu de leur oeuvre, nous vous en proposons d’autres qui concluront la série sur la littérature américaine.

Prix Nobel en 1949, William Faulkner impose des personnages compacts qui marqueront son public. Dans plusieurs romans, il essaie d’innover un style : « Tandis que j’agonise » fait parler les héros à tour de rôle, « Le bruit et la fureur » ne respecte pas la chronologie.
De tels procédés peuvent rebuter le lecteur de romans dits « faciles », mais il existe des livres qu’on oublie vite, et d’autres dont on se souvient toujours. Ceux de FAULKNER appartiennent à cette catégorie.

« Treize histoires » ce sont treize nouvelles divisées en trois parties. La première évoque un thème cher à l’auteur, à savoir que dans les guerres, les soldats ne sortent jamais vainqueurs (on en a un bel exemple dans « Monnaie de singe » paru dans notre numéro 326). Plus que les privations, la guerre c’est ce qui diminue les facultés physiques de l’homme. Souvent, le personnage faulknérien sera également perdu une fois la paix arrivée.

La seconde partie évoque le comté de Yoknapatawpha et sa capitale Jefferson, dans le Mississipi. On connaît déjà ce comté si on a lu la saga des Snopes, des livres comme « Le Domaine », « Tandis que j’agonise », etc. C’est une terre créée par l’auteur pour le besoin de ses histoires.

La troisième partie se déroule en Europe méridionale. Carcassonne, Naples sont des villes qui sortent du système Yoknapatawpha/Jefferson. C’est donc un autre monde mais qui ne ressemblera en rien au portrait qu’en fait Hemingway par exemple.

1ère Partie :
Victoire.
Le nom est assez clair pour comprendre que la victoire n’existe pas pendant la guerre. La victoire, c’est uniquement le fait de sortir de la guerre. On y sort de plusieurs façon : la plus radicale est le cimetière, la seconde est le fait d’être estropié et de pouvoir retrouver la vie civile, la dernière est d’attendre la fin de la guerre.
Souvent ces trois manières de retrouver la paix, se rencontrent. Les retrouvailles se font ou ne se font pas, mais selon Faulkner, elles sont toujours douloureuses.
Mais FAULKNER ne se contente pas de dire tout le bien qu’il pense de la guerre. Il va également se moquer de l’armée. Un bon combattant doit être bien rasé, et ce passage qui dure assez longtemps dans la nouvelle, révèle un état d’esprit.
Le goût du détail chez les officiers qui disposent des vies de leurs subalternes, prouve à quel point il est plus important de mourir imberbe que d’être vivant et mal rasé.

Ad astra
Dans cette nouvelle, la guerre est finie, les combattants se considèrent comme morts, mais au delà des combats, il y a ces peuples qui ont donné leurs vies sans appartenir réellement au camp des vainqueurs puisqu’ils restent les sujets de l’Angleterre : les Irlandais ne parviendront à l’indépendance que dans quelques années, et les Indiens devront attendre une autre guerre pour y accéder. A l’époque où ces derniers sont recrutés, ils ne comprennent pas ce qu’est un fusil « Une lance trop lourde et trop courte pour être efficace ».
On y voit également un Allemand qui estime que la guerre est contraire à l’art. Et enfin une tenancière d’un débit de boisson qui méprise la Grande Guerre parce que, sans l’avoir ruinée, elle lui a brisé ses plus beaux verres.
Le diagnostic de Faulkner est le même : il n’y a jamais de vainqueurs dans une guerre. Pourtant, on est loin de sentir l’engagement d’un DOS PASSOS ou d’un STEINBECK, car le Prix Nobel ne défend pas une doctrine partisane. Il dénonce simplement quelque chose qui rabaisse la dignité de l’homme.
On peut se demander également si le choix des nationalités représentées ici, n’est pas volontaire. Si oui, Faulkner se présenterait comme un apôtre de la fraternité des peuples.

Tous les pilotes morts.
Avec « Pylône », FAULKNER montre à quel point il aime les avions. Le profane pourra être impressionné par la gamme d’appareils qu’il présente ici. Mais les aviateurs, comme les fantassins, ont payé un lourd tribut à la guerre. Ils ne sont pas plus vainqueurs que les premiers et le titre de la nouvelle nous le rappellera.
L’offensive sur Amiens est en toile de fond, des obus successifs éclateront dans un établissement plutôt dédié à la détente, preuve que la guerre ne connaît pas de repos.

Crevasse
Autre aspect de la guerre, les blessés qui sont un poids lourd pour leur compagnon. Quatorze hommes en font l’expérience, mais ce ne sont pas des sauvages, ils l’assistent dans sa progression, se risquent à lui donner de l’eau, mais iront-ils jusqu’à s’en débarrasser ?
Une nouvelle qui préluderait à « Monnaie de singe » où un blessé anglais est rapatrié en Amérique.

2ème partie :
Feuilles rouges
Deux Indiens sont nostalgiques de l’esclavage. L’un d’eux avoue avoir mangé de la chair noire, mais il est déçu qu’aujourd’hui, le prix d’un « nègre » est le même que celui d’un cheval. Ils se souviennent d’Issetibbeha qui s’était payé un voyage en Europe grâce à la vente des quarante enfants qu’il avait fait faire par ses esclaves.
Dans cette même histoire, on remonte au Cameroun à l’époque de l’esclavage et FAULKNER revient un peu au style du Bruit et la Fureur. C’est-à-dire qu’il ne respecte pas la chronologie.
La nouvelle n’en est pas moins intéressante puisqu’elle nous donne un aperçu de l’esclavage vu par un homme du Sud.

Une rose pour Emily
Emily est peut-être l’une des héroïnes les plus connues de Faulkner. La nouvelle commence par l’histoire d’une jeune fille relativement banale. Comme son père n’est pas très fortuné, les notables de la ville trouvent un moyen de lui éviter de payer les impôts.
Lorsque l’unique parent d’Emily disparaît, chacun compatit à la solitude de la jeune fille, et applaudira lorsqu’elle rencontra Homer Barron, un jeune homme plein d’avenir. Est-ce le grand amour ?
Malheureusement les allers et venues de l’heureux élu laissent présager le contraire, mais Emily a de la suite dans les idées. Elle achètera de l’arsenic...
L’homme disparaîtra totalement de la vue des habitants de la ville, mais on continuera à croire qu’il vit toujours avec Emily qui a cloîtré sa maison.
Lorsque celle-ci meurt à un âge plus que respectable, on découvrira la vérité... Homer Barron partageait bien la couche d’Emily, mais il est, sans doute, mort depuis quarante ans, depuis que les volets ont été définitivement fermés.
Comme d’autres personnages de Faulkner, Emily est une fille assez limitée, mais c’est surtout une femme en quête d’affection.
Cette nouvelle bouscule les convenances, mais elle reste un hymne à l’amour, car l’insuffisance psychique de l’héroïne est exponentiellement proportionnelle à ce qu’elle ressent.


Un juste
Sam Fathers n’est ni blanc ni noir, ce qui pose un réel problème dans le Sud des Etats-Unis. Les noirs le traitent de « gencives bleues, par opposition aux blancs qui le traient de « nègre ».
Dans cette nouvelle, il raconte sa vie et l’origine de son vrai nom : « Avait-Deux-Pères », un patronyme d’origine indienne. On apprend que sa mère mise en jeu lors d’un combat de coq et que l’issue de cette bataille de gallinacés étant fort indécise, la « paternité » de l’enfant en devint fort douteuse, d’où ce pseudo.
Cette nouvelle est un clin d’oeil à « Sanctuaire » puisque les actuels propriétaires sont un couple dont la femme s’appelle Caddy et le mari Jason, c’est aussi un clin d’oeil à « Feuille rouge », la première nouvelle de cette seconde partie, mais c’est surtout un état des lieux à la veille de la Guerre de Sécession. On y apprend que les Indiens, loin d’être opprimés par les blancs, s’adonnent également à l’esclavage.
C’est un condensé de tout ce que Faulkner nous décrit durant cette période.

Chevelure :
Susan Reed est orpheline. Dès qu’elle atteint l’âge de treize ans, elle essaie de séduire en mettant des vêtements moulants et en se maquillant, ce qui lui vaudra une magistrale correction de la part de sa tutrice, Madame Burchett très à cheval sur la moralité.
Hawkshaw qui, depuis qu’elle a cinq ans, est devenu un second père pour elle, la comble de cadeau tous les Noël. Petit à petit, il va prendre plus d’importance dans sa vie, mais ni lui ni ses parents adoptifs ne sauront que la petite fille a grandi et qu’elle veut battre de ses propres ailes. Mais l’attention se porte ensuite sur Hawkshaw et plus précisément sur ces mystérieuses absences, à intervalles réguliers, pendant le mois d’avril.
Au fur et à mesure qu’on avance dans l’histoire, on apprend qu’il va payer une hypothèque sur une maison. Plus tard, la question sera posée au lecteur : celle qui héritera légitimement de cette maison par filiation n’est-elle pas Susan Reed ?
Malheureusement, ni elle, ni ses vrais parents n’auront survécu. Susan sera donc héritière post mortem.
L’abnégation de Hawkshaw qui se dépense pour des tiers, même quand il sait que cela ne sert plus à rien, est un phénomène rare chez Faulkner, comme si l’auteur avait voulu mêler cette particularité au mystère qui entoure son personnage.

On appréciera dans cette nouvelle, la manière dont sont traités les jeunes filles qui s’épanouiraient trop rapidement. Le vice entre en elles en même temps que la femme. Ici, c’est la nature qui enfreint la loi.

Soleil couchant :
On retrouve ici, une génération qui pourrait appartenir à « Le bruit et la fureur ». La génération du second des Jason, de Quentin (homme) et de Caddy. C’est un peu comme si FAULKNER avait voulu écrire une fresque comme La Comédie Humaine ou les Rougon-Maquart.
Mais revenons-en au titre : Nancy semble s’être brouillée avec Jésus, son compagnon. On n’en connaîtra pas les raisons, mais elles importent peu. De crainte d’être seule, elle invitera les trois enfants de son patron à lui tenir compagnie.
Gardons-nous d’en conclure qu’il s’agit d’un récit d’angoisse, même si celle de l’héroïne est bien réelle, car ici FAULKNER n’atteint pas le niveau d’un Stephen KING ou d’une HIGGINS CLARK.
C’est plutôt l’histoire d’une femme qui a du mal à vivre sa solitude, et qui craint de se retrouver seule lorsque la nuit tombe. On est même en droit de se demander si Jésus a vraiment des raisons de lui en vouloir lorsqu’elle promet de le se venger s’il la trompe.
Un dernier détail qui pourrait expliquer le peu d’empressement à une éventuelle adaptation cinématographique. Nancy et Jésus sont des noirs.

Septembre ardent :
Une fille de bonne famille a été violée. Du moins, c’est ce qu’elle prétend. Quoi de plus facile dans le Sud que d’accuser un nègre ?
Une histoire dure caractéristique du meilleur cru de FAULKNER. Les choses y sont bien à leur place. Les blanches ont des oublis et les noirs sont là pour payer.
On y retrouvera curieusement le même décor que dans « Chevelure ». Elle débute dans un salon de coiffure, et l’un des personnages s’appellera également : Hawkshaw.

3ème partie :
Mistral.
Deux voyageurs arrivent dans un petit village près de Milan. En raison de la saison avancée, il leur est indispensable de trouver un gîte. La seule personne qui aurait pu les héberger, affiche « complet » et elle les envoie chez le curé qui vient de célébrer un enterrement.
Plus qu’un regard sur l’Italie mussolinienne, l’auteur cherche à mettre en avant les discussions qui animent la vie d’une petite communauté. Dans les petites communes d’Europe, comme dans le comté de Yoknapatawpha, tout se sait et tout est sujet à discussion.
Cette nouvelle se déroule dans un court laps de temps (une demie journée) et elle est la plus longue du recueil.

Divorce à Naples.
Deux marins profitent d’une escale à Naples. L’un d’eux va essayer de « déniaiser » son compagnon qui, la chose accomplie, s’inquiétera de savoir s’il a mis sa conquête d’un soir dans l’embarras.
Cet ingénu qui a affaire à une fille de moeurs légères n’est pas sans rappeler d’autres personnages intellectuellement bas comme Emily ou encore comme le narrateur de la première partie du bruit et la fureur.
Cette nouvelle aurait également plu à Stendhal parce que les moeurs italiennes y sont assez cocasses : les hommes parlent en anglais, les femmes en italien, et les uns et les autres élèvent la voix s’ils veulent se faire comprendre de l’autre sexe.

Carcassonne
Sans doute la nouvelle la plus brève. Une transposition de la chevalerie dans un monde moderne en ce sens où la symbiose entre la monture et le cavalier est indivisible. La personnification de la carcasse va tout à fait dans ce sens.

Des nouvelles qui pourraient parfois préluder à des romans, et qui donnent au profane, un aspect plus concret de l’oeuvre de Faulkner.

René MORIN

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