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n°346 - Jeudi 9 juin 2005 |
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| Rubrique International animée par Rémy Martino |
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Vers la suppression totale de la peine de mort en Afrique
l'abolition de la peine de mort au Sénégal
La nouvelle est passée presque inaperçue : c’est à peine si les médias en ont parlé ! Pourtant, cette information se révélait être un « scoop », tant dans sa portée sociale et politique que dans sa portée journalistique… Il est vrai que les médias n’ont l’habitude de parler de l’Afrique que lorsque « tout va mal » ! Bref… Il est à espérer que le mal sera réparé !
Déjà cité en exemple à maintes reprises au point de vue de la stabilité de ses institutions démocratiques, le Sénégal, qui a réussi son alternance, vient de frapper un grand coup en rentrant dans le club « très fermé » des 82 pays qui ont aboli la peine capitale de leur arsenal judiciaire civil et militaire.
Ce vendredi 10 décembre 2004, l’Assemblée nationale sénégalaise est en session… qu’on pourrait, à maints égards, qualifier d’ « extraordinaire »… Au programme, un projet de loi gouvernemental « visant à supprimer la peine de mort ».
Ce projet de loi a été adopté à une très large majorité par les députés issus de la Majorité présidentielle et de l’Opposition.
Dans le Pays, la surprise n’est pas totale, dans la mesure où la peine de mort, qui n’était prévue par la Législation que pour les crimes politiques, les atteintes à la Sûreté de l’Etat ou les meurtres de personnes âgées, de femmes et d’enfants, n’avait plus été appliquée depuis 1967(1).
Le Président Abdou Diouf, comme chacun sait, n’était pas favorable à l’application de ce châtiment suprême.
« Il faut dire que le Sénégal n’a pas pratiqué beaucoup d’exécutions capitales ! Il n’y a eu que deux cas qui relevaient des crimes politiques ! », nous explique Monsieur Cheikh Abdul Khadre Cissokho, Président du Conseil régional la Région de Tambacounda et ancien Président de l’Assemblée nationale sénégalaise. « Mais, il est évident que nous aurions pu supprimer la peine de mort… Le Président Wade l’a fait : tant mieux ! », reconnaît-il bien volontiers, donnant raison à tous ceux qui ont constaté que la justice sénégalaise avait été habituée à ne prononcer que des peines de prison à perpétuité sans rémission possible.
Pourtant, en 2003, un homme avait été condamné à mort par la Cour d’Assise de Dakar : accusé d’avoir assassiné un militaire, il avait reconnu sa culpabilité. L’affaire a provoqué un grand émoi dans la capitale sénégalaise : de nombreux ténors du Barreau sénégalais étaient monté au créneau, dénonçant cette condamnation à mort. Usant des prérogatives présidentielles qui lui autorisent le droit de grâce, Maître Abdoulaye Wade, Président du Sénégal, a commué cette sentence de mort en une peine de prison à vie contre cet assassin. Mais l’affaire n’en n’est pas restée là, puisqu’elle a connu son épilogue en ce 10 décembre 2004 par ce vote, qui, pour l’Afrique tout entière, s’avère être un symbole !
Mais, la décision de Maître Abdoulaye Wade, qui a été une surprise sur le Continent africain, a servi de prétexte pour l’ouverture d’une campagne internationale en faveur de l’extension de l’abolition de la peine de mort dans le reste de l’Afrique.
Lors de la Conférence de presse qu’il a tenue le 9 mars 2005 à la Maison de la Poésie internationale à Dakar, Lanciné Camara(2), Président de l’Union internationale des Journalistes africains (U.I.J.A.) et Directeur du bimestriel, « Le Devoir africain », a estimé que « l’abolition de la peine capitale dans la Loi fondamentale des différents pays constitue l’alternative salvatrice ». Pour notre Confrère, « la guillotine, la pendaison ou encore les fusillades et les exécutions extrajudiciaires ne sont pas de nature à promouvoir le processus de développement en Afrique ». « les pays africains doivent abolir la peine de mort dans leurs constitution », clame-t-il pour bien montrer qu’il est en parfait accord avec la démarche du Gouvernement sénégalais. Il va beaucoup plus loin lorsqu’il ose lancer cette comparaison : « autant il a été possible d’abolir l’excision, autant il est possible d’abolir la peine capitale »(3).
Mais, dans la Gambie voisine, un homme, dont le seul crime a été de pratiquer son métier, le journalisme, a été froidement exécuté au nom d’une « certaine » raison d’état puisqu’il gênait le pouvoir en place ! La nouvelle serait passée presque inaperçue si l’Association « Reporters sans frontières » ne s’était pas emparée de l’affaire… Il est vrai que des meurtres extrajudiciaires sont monnaie courante sur le Continent africain, mais également dans le reste du monde ; des actes de torture, des massacres sont perpétrés, ce, quotidiennement, bien souvent, au nom de la politique ou au nom d’une « certaine » raison d’état ! Mais, c’est encore plus souvent au nom de Dieu que l’on tue le plus fréquemment ! Les prétextes, tels que l’âpre lutte menée contre l’extension de la criminalité récurrente ou contre la mansuétude « injustifiée » de certains juges face à des assassins crapuleux, constituent autant de dérives sécuritaires le plus souvent réclamées par une population « qui a soif » d’une justice qui ne jure que par la Loi du Talion, symbole de cet adage biblique : « œil pour œil, dent pour dent »… Alors, pourquoi ne pas en profiter pour tuer un gêneur, un empêcheur de tourner en rond comme cela s’est passé en Gambie ou dans d’autres pays ?
Aussi, lorsque Lanciné Camara clame haut et fort que « Force doit rester à la vie », nous ne pouvons que nous interroger sur le sens de la phrase prononcée cet homme depuis longtemps engagé dans le nécessaire combat en faveur des Droits de l’Homme et du Citoyen. N’a-t-il pas osé demander publiquement au Président Dictateur guinéen, Ahmed Sékou Touré, des nouvelles de Diallo Telly(4), Premier Secrétaire Général de l’Organisation de l’Unité africaine (O.U.A.)(5) et de tous les « disparus »(6) ? N’a-t-il pas publiquement et le plus souvent attaqué, jusqu’à provoquer leurs colères, les dictateurs africains dans les colonnes de nombreux journaux africains ? En tous les cas, fidèle à son combat, notre Confrère va jusqu’à prétendre à juste titre que « les valeurs africaines sont aux antipodes des tendances actuelles marquées par le primat de la mort sur la vie ».
A l’heure où les médias n’ont l’habitude de parler de l’Afrique que lorsqu’il y a des catastrophes, des famines ou des guerres tribales, des révolutions, des génocides…, de nombreux dirigeants politiques comme le Président Bush, le Colonel Khaddafi, le Roi Mohamed VI du Maroc, le Président Poutine, le Roi d’Arabie Saoudite…, devraient réellement s’interroger sur l’exemple donné par cette Afrique-là, qui ose s’en prendre aux « coupeurs de tête » institutionnels en leur démontrant qu’il est tout à fait possible de supprimer la peine capitale, ce, pour quelques raisons que ce soient !
Le Gouvernement sénégalais, lui, a osé s’en prendre à ces « coupeurs de tête » institutionnels ! Les gouvernements sud-africain(7) et malien(8) aussi !
Alors, pourquoi tous les dirigeants politiques de notre planète n’en feraient-t-ils pas autant ? Ce serait un pas de géant franchi par notre Humanité…
Dominique Dutilloy,
Journaliste
Photo : Dominique Dutilloy
(1)– En fait, elle a été appliquée à deux reprises pour crimes politiques : Abdou Ndakhté Faye [accusé de l’assassinat, en février 1967 de Demba Diop, Député à Mbour] et Moustapha Lô [soupçonnés d’avoir voulu attenter à la vie du Président Léopold-Sédar Senghor] ont été fusillés.
(2)– Guinéen d’origine, Lanciné Camara, qui a publié entre autre, « La Honte du Siècle », « L’Afrique est bien partie », « Syndicat des Chefs d’Etat », « Les Inachevés », est un journaliste d’investigation et d’opinion connu.
(3)– Le Sénégal est le premier état africain à avoir interdit, de par la Loi, les pratiques de l’excision.
(4)– Soumis à la diète noire sur les ordres de Sékou Touré, Diallo Telly est mort de faim et de soif dans le « tristement » célebre Camp Boiro.
(5)– Devenue maintenant : Union africaine (U.A.).
(6)– D’autres disparus ont, eux aussi, assassinés sur les ordres du dictateur guinéen, qui se disait « victime de tentatives de complots politiques ».
(7)– Dès la fin de l’Apartheid lors de l’arrivée de Mandela au pouvoir
(8)– Dès son élection, le Président Alpha Oumar Konaré, qui était un abolitionniste convaincu, la peine de mort a été supprimée au Mali : c’est ce qui a sauvé la vie du dictateur malien, le Général Moussa Traoré, qui avait été condamné à la peine capitale par ses juges au lendemain du coup d’état qui l’avait renversé.
Dominique DUTILLOY
Journaliste
dominique.dutilloy@laposte.net
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Dominique DUTILLOY
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