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L'Echo du Village - Accueil n°346 - Jeudi 9 juin 2005
Rubrique International animée par Rémy Martino


L’alternance « à la sénégalaise » en question
Y aura-t-il une cohabitation

Dans beaucoup de pays du Continent africain, la démocratie a du mal à s’imposer ou ne s’impose pas du tout ! Dans d’autres pays africains, ce n’est qu’au terme de révoltes sanglantes, de coups d’états militaires comme au Mali, de créations d’institutions pompeusement dénommées : « Conférence nationale », que la Démocratie finit par s’imposer enfin ! Or, sur ce Continent à la recherche de son développement économique, un pays se détache très nettement du lot de tous ces états confrontés aux luttes ou guerres tribales : le Sénégal ! Ce pays, qui, jouit d’une stabilité politique et institutionnelle, ce, malgré les graves crises liées au chômage, au sous-développement et aux effets pervers liés à la Mondialisation, poursuit, depuis mars 2000, une expérience inédite : l’Alternance démocratique !

En mars 2000, aux termes d’une longue campagne, le Président Abdou Diouf, au pouvoir depuis 1981, est battu par son « éternel » adversaire politique, Maître Abdoulaye Wade(1). La nouvelle fait l’effet d’une bombe : c’est la première fois, sur le continent africain, qu’un homme au pouvoir s’efface en reconnaissant démocratiquement sa défaite. Il faut dire que, bien qu’il ait été tout d’abord Premier Ministre de 1967 à 1980, puis, Président de la République par intérim de 1981 à 1983 à la suite de la démission, le 31 décembre 1980, du Président Léopold-Sédar Senghor(2), ensuite, Président de la République élu de 1983 à 2000, le Président Abdou Diouf, qui a prôné, pour son Pays, un multipartisme intégral, a démontré qu’il était un véritable démocrate. Dès lors, débute, dans le Pays, une période que beaucoup n’hésitent pas à intituler : « Alternance à la sénégalaise ».

Ingénieur agronome de formation, Monsieur Cheikh Abdoul Khadre Cissokho est un habitué des rouages de l’Etat sénégalais. Membre du Parti socialiste sénégalais (P.S.), il s’est trouvé très vite confronté à la vie politique sénégalaise.

Démocrate et républicain dans l’âme, puisque, pour lui, le sens de l’Etat de droit passe avant tout, Monsieur Cheikh Abdoul Khadre Cissokho a eu un parcours ministériel exemplaire tourné vers ses compétences professionnelles :
- de 1978 à 1983, il est Secrétaire d’Etat aux Eaux et Forêts,
- de 1985 à 1988, il est Ministre de la Protection de la Nature,
- de 1998 à 1993, il prend la tête du Ministère du Développement rural et de l’Hydraulique.
Puis, Monsieur Cheikh Abdul Khadre Cissokho, qui est, par ailleurs, député, est élu, dès 1993, Président de l’Assemblée nationale sénégalaise ! Il tiendra les rênes de cette Assemblée jusqu’en mai 2001.
De ce fait, il est le deuxième Personnage de l’Etat, puisqu’il est, aux termes de la Constitution sénégalaise, appelé à remplacer le Chef de l’Etat en cas de décès ou de démission de celui-ci.

Actuellement Président du Conseil régional de la Région de Tambacounda, l’ancien Président de l’Assemblée nationale sénégalaise ne cache pas les ambitions du Parti socialiste pour les prochaines élections législatives sénégalaises prévues en mai 2006 …

Avant de se rendre à Grenoble pour la signature du Plan d’Investissement « 2005 » établi entre la Région de Tambacounda et le Conseil général de l’Isère,
Monsieur Cheikh Abdoul Khadre Cissokho a bien voulu, pour
« L’Echo du Village », nous dévoiler ses impressions sur l’alternance « à la sénégalaise ». Son ton modéré est à l’image de l’homme qu’il est : un profond démocrate qui a le sens inné de l’Etat de droit, de la République, de l’Opposition constructive et de la chose publique.

Monsieur Cissokho, comme nous le savons, le Président Abdoulaye Wade a été élu Président de la République du Sénégal en mars 2000. L’alternance s’est, de ce fait bien déroulée, puisque le Président Abdou Diouf, s’est retiré. Pourriez-vous nous dresser le bilan de l’Administration Wade ?
Tout d’abord, je dois vous préciser que je suis resté Président de l’Assemblée nationale après les élections présidentielles ! Ce qui fait que, pendant un an, ce fut une sorte de « cohabitation à la sénégalaise ». En effet, comme vous le savez, l’Assemblée nationale a continué ses travaux avec une majorité socialiste ; ensuite, des élections législatives ont eu lieu le 18 mai 2001. Pendant cette période, nous avons été des opposants républicains, puisque nous avons laissé le Président élu travailler malgré notre majorité P.S. à l’Assemblée nationale. L’alternance a pu se réaliser pleinement grâce à une démocratie sénégalaise à son apogée. Il faut que vous le sachiez, puisque ce fait est rarissime en Afrique : avant même la proclamation officielle des résultats, le Président Abdou Diouf, qui avait, et qui a toujours, un sens très élevé de la démocratie, a félicité Maître Wade. Puis, les élections législatives de mai 2001 se sont déroulées dans la transparence et la sincérité.

Combien y a-t-il de députés à l’Assemblée nationale sénégalaise actuellement ?
Actuellement, il y a 120 députés. Bien sûr, le Président Abdoulaye Wade dispose d’une majorité de députés, puisqu’à l’issue de la « cohabitation », il a dissous l’Assemblée nationale et a remporté les élections législatives avec une majorité écrasante du Parti Démocratique Sénégalais (P.D.S.)(3). Dès lors, le P.S. a reculé en n’ayant que 10 députés alors que l’A.F.P. en avait 11 et que d’autres partis politiques en avaient jusqu’à 2, 5, 6... Cette majorité présidentielle de Maître Abdoulaye Wade a donc régné jusqu’à maintenant. Mais, depuis un certain temps, nous rencontrons une sorte d’implosion au sein de la Majorité présidentielle. En effet ; un groupe, qui se nomme Front pour l’Alternance (F.A.L.), et, qui, issu du Groupe majoritaire composé au départ de 14 députés, n’en n’a plus que 12 actuellement. Aux dernières nouvelles, ces deux députés seraient exclus du P.D.S., ce qui ne pourrait pas entraîner ipso facto leur exclusion de l’Assemblée nationale. L’alternance sénégalaise, je l’avoue, avait, en 2000 créé beaucoup d’espoir, tant au niveau de ceux qui ont gagné ces élections présidentielles, qu’au niveau du régime socialiste…

Pourquoi du régime socialiste ? Pourquoi aviez-vous, vous Socialistes, de l’espoir ?
Parce que, nous, Socialistes, avions le souci de constituer, au Sénégal, une véritable démocratie qui permettrait une alternance du pouvoir selon la volonté du peuple sénégalais. Ensuite, comme vous le savez, le régime socialiste, sous le Président Léopold-Sédar Senghor, a contribué à mettre en place, au Sénégal, un Etat de droit avec des institutions républicaines qui fonctionnaient parfaitement, tels que l’Assemblée nationale qui constituait l’exécutif, que des organes républicains comme l’Armée, ou les organes judiciaires… En léguant un pays africain démocratique disposant de l’Etat de droit, nous avions l’espoir que Maître Abdoulaye Wade, qui semblait être un démocrate aux yeux du Monde, consoliderait la démocratie sénégalaise…

Après son retour du Japon et lors d’une mini conférence de presse qui s’était tenue, en 1988, le Président Abdou Diouf, qui venait d’être réélu à la tête de l’Etat sénégalais, devait annoncer « l’amnistie » et la main tendue à l’Opposition ». Pourtant, Maître Abdoulaye Wade avait publiquement demandé l’arbitrage de l’Armée sénégalaise, ce qui, pour beaucoup d’observateurs, avait suscité quelques soucis. Ceux-ci avait objecté qu’ « on ne pouvait pas, en tant que Démocrates, faire appel à l’Armé »...
Je pense qu’il existe, chez Maître Abdoulaye Wade, des attitudes un peu contradictoires. Effectivement, il était reconnu comme étant un opposant démocrate. Mais, cet opposant démocrate avait peut-être une soif ardente du pouvoir qui le poussait à vouloir utiliser des méthodes et des procédures tout à fait anti-démocratiques. Pour un homme aussi démocrate, un appel à l’Armée ne devait pas être une chose acceptée. Et, dans un pays comme le Sénégal, ce fut un appel « non entendu », parce que, et là c’était, pour nous, un test très valable, la république sénégalaise était bien assise sur des institutions républicaines et des organes républicains. Et, je me répète, l’Armée sénégalaise(4), qui est un organe républicain, n’a pas du tout été sensible à ces « tergiversations » ou à ces « turbulences » d’un opposant qui voulait à tout pris avoir le pouvoir…

Monsieur Cissokho, nous allons maintenant revenir au bilan de l’alternance… Il semblerait, selon certains observateurs, « que Maître Wade aurait la ‘’folie des grandeurs’’ », puisqu’il désire qu’un nouvel aéroport soit érigé à Ndiass, une commune qui est située à une soixantaine de kilomètres de Dakar. Il voudrait que des tramways circulent dans la capitale sénégalaise… Bref, il veut tout chambouler... Mais, qu’en est-il des réalités économiques pour le peuple sénégalais qui fait face à la pauvreté, à la faim, au chômage… ?
Je suis persuadé que le Président Wade est un homme qui a beaucoup d’idées, des idées très très généreuses pour son pays. Malheureusement, ses idées ont du mal à se transformer en véritables projets ayant fait l’objet d’études économiques, sociologiques et techniques complètes et qui tiennent comptent également des données du Marché. Pour moi, bâtir cet aéroport à Ndiass n’est pas une mauvaise idée : le Sénégal est apte à disposer d’un deuxième aéroport. Mais, il fallait peut-être attendre que l’Aéroport de Dakar-Yoff ((5) soit saturé. Or, il ne l’est pas encore. Donc, pour le Sénégal, il était préférable d’attendre encore un peu avant de penser à construire ce deuxième aéroport. Nos urgences ! C’était l’accès à l’eau potable ! Le Régime socialiste avait laissé un pays qui avait atteint 30 litres par jour et par habitant, l’objectif de l’Organisation mondiale de la Santé (O.M.S.) étant de 35 litres par habitant et par jour. Il fallait continuer ce projet essentiel, qui est du domaine social et économique. Ce projet étant essentiel pour le peuple sénégalais, il fallait atteindre très vite ce taux de 35 % en tenant en compte bien sûr de la démographie sénégalaise qui ne s’attendait pas à une pause dans ce projet d’accès à l’eau potable. Nous avions également des urgences aux niveaux de la santé primaire, de la protection de notre patrimoine d’élevage… Le Sénégal, je vous le rappelle, a été un pays d’élevage, et, il l’est toujours : il fallait régulièrement protéger le bétail sénégalais contre les invasions d’épidémie de charbon et autres. Il fallait veiller au bon état de santé des caprins, des ovins et des bovins sénégalais face à un environnement voisin assez fragile…

Vous voulez dire que tout ceci n’a pas été fait ?
Il y avait également une urgence, qui était dans le domaine de la sur priorité à accorder à une agriculture, qui devait être une agriculture avec une approche plus globale et plus équilibrée de l’exploitation des différentes spéculations agricoles. Nous étions un pays à monoculture d’arachide. Nous avons réussi, pendant les 40 années où nous étions au pouvoir à faire, du Sénégal, un pays pratiquant une agriculture diversifiée grâce au coton, aux cultures maraîchères, aux céréales, à l’arachide… Ce programme important, qui était soutenu par les recherches fondamentales et appliquées, devait se poursuivre ! Mais, il y a eu une pause dangereuse, qui a entraîné un déséquilibre dans l’agriculture sénégalaise et une perte dans les productions céréalières et les productions de coton. Dans une alternance, il faut penser qu’il y a un socle : ce socle, il faut le connaître et le reconnaître ; puis, à partir de celui-ci, y apporter une amélioration, en tenant compte de ses méthodes et de sa sensibilité politique. Malheureusement, l’alternance n’a pas travaillé dans ce sens-là : elle a préféré travailler en rasant le passé en faisant un Sénégal « nouveau », ce qui est impossible même pour des gens qui ne connaissent pas l’Afrique.

Tout en rappelant que vous êtes ingénieur agronome de formation et que avez été Ministre du Développement rural et de l’Hydraulique, vous pourriez peut-être nous dire ce qui se passe actuellement avec l’alimentation électrique des villes comme Dakar ? Il semble qu’à Dakar, il y aurait des coupures d’électricité : existaient-elles avant ?
Nous devons le reconnaître : lorsque nous étions au pouvoir, il y avait des délestages ! En effet, le programme énergétique du Sénégal avait pris un peu de retard, compte tenu du retard vécu par les programmes hydro-électriques de l’Organisation de la Mise en Valeur du Fleuve Sénégal (O.M.V.S.)(6) . Ce projet hydro-électrique n’ayant pas été réalisé à temps compte tenu qu’il aurait fallu d’abord qu’il y ait un accord entre les trois états membres, cela a un peu retardé les programmes de la SE.NE.LEC.(7), ce qui a provoqué des délestages du temps même où nous étions au pouvoir. Mais, ces délestages étaient sur le point d’être maîtrisés ! Nous y serions arrivés, grâce à un programme de maîtrise, même en organisant la privatisation de la SE.NE.LEC. ! Malheureusement, du fait de l’Alternance, il y a eu encore une pause dans ce secteur, ce qui a provoqué des délestages plus importants et plus permanents, mettant le Pays dans une situation extrêmement difficile ! D’ailleurs, ces délestages n’ont pas encore disparu jusqu’à ce jour dans Dakar ou les autres villes du Pays.

Mais n’était-il pas trop tôt pour privatiser la SE.NE.LEC. ?
Non, dans la mesure où nous étions dans un programme d’ajustement structurel avec la Banque Mondiale, qui prévoyait une politique de « moins d’Etat et mieux d’Etat ». Et, cette politique, qui était bien comprise par nous, devait, à la fin, permettre à l’Etat sénégalais de se retirer, de réduire son action au niveau du secteur public, pour, petit à petit, céder la place à un secteur privé, où l’Etat, restant toujours présent donner la primauté à ce secteur avec un contrôle de son propre patrimoine au niveau de la SE.NE.LEC. au niveau de l’eau… en un mot, transférer la gestion de l’exploitation vers le secteur privé…C’est ce qui s’est bien fait d’ailleurs au niveau de l’eau, puisque nous avons une société, qui gère avec beaucoup de succès la distribution de l’eau sur tout le territoire sénégalais… Ce transfert de gestion du patrimoine de l’Etat aurait du se faire au niveau de la SO.NA.COS.(8), et, qui a mis du temps à se réaliser pendant l’Alternance à un point tel que c’est seulement maintenant qu’on est arrivé à la privatisation de cette entreprise. Maintenant, en ce qui concerne la SE.NE.LEC., là aussi, il y a eu une mauvaise privatisation, dans la mesure où elle a été brutalement interrompue. Ce qui n’a pas permis à la SE.NE.LEC. de se déployer dans les délais et de maîtriser ses objectifs d’investissement et de production. Il aurait fallu chercher un autre partenaire afin de donner le temps à la nouvelle entreprise de travailler et de reprendre du souffle tout en respectant les intérêts de l’Etat !

Monsieur Cissokho, nous allons maintenant revenir à la Politique sénégalaise, tout en parlant des institutions. Nous avons été surpris par le fait que le Président Wade a réintroduit le quinquennat présidentiel, lors du référendum qu’il avait organisé après son élection. Cette disposition peut, et même en France, s’avérer dangereuse : mais, là, il s’agit d’un autre débat. . De plus, il a supprimé le Sénat et le Conseil économique et social. Nous ne savons pas ce qui se passe à la Primature(9) : on assiste à de fréquents changements de gouvernement. Que se passe-t-il ?
Au début de l’Alternance, nous avons constaté, avec la nouvelle Constitution, à un déséquilibre entre l’exécutif et le législatif… Avant, il y avait un équilibre entre ces deux institutions : mais, il n’existe plus. Nous avions bien corrigé en votant cette convention, puisque cela respectait le régime présidentiel ! Mais, nous avons tenu à souligner que nous n’étions pas d’accord sur deux ou trois articles, notamment l’Article 96, qui permettait l’équilibre des institutions…

Que pensez-vous maintenant de la suppression du Sénat et du Conseil économique et social ?
Pour le Gouvernement, la suppression du Sénat et du Conseil économique et social était, à l’origine, due à des contraintes d’économie budgétaire. Finalement, on se rend compte que cette économie budgétaire n’est pas respectée, puisqu’à la place du Sénat et du Conseil économique et sociale, on a créé une nouvelle institution, qui coûte beaucoup plus cher que le Sénat et le Conseil économique et social réunis. Donc, procéder à ces suppression, ne correspondait à aucune raison réelle, et, je pense qu’on pouvait s’en dispenser. Si on avait supprimé pour ne pas refaire, nous aurions vraiment compris ! Mais, je pense qu’un un Pays comme le Sénégal, qui n’a pas de Conseil économique et social, constitue quand même une grosse erreur, puisque nous avons l’ambition d’être un pays émergeant avec une industrie qui va se développer avec des structures sociaux professionnelles locales qui dominent l’économie rurale et les petites industries. Alors, si ces responsables de l’Economie n’ont pas voie au chapitre, ne possèdent pas une structure dans laquelle ils peuvent apporter leurs réflexions et leurs contributions au développement du Pays, c’est, pour moi, une certaine erreur stratégique ou tactique sur le plan de la conduite des affaires de l’Etat ! Je pense que le Conseil économique et social est une institution, qui devait exister et qui devait être autonome ! L’institution, qui existe actuellement et qui est le Conseil de la République, est une espèce de mixture, qui ni correspond à un sénat, puisque cela ne porte pas des lois, ni à un conseil économique et social, puisque cela ne permet aucune réflexion profonde sur l’économie sénégalaise et sur les problèmes sociaux qui nous interpellent ! Alors, je me répète, avoir supprimer le Sénat et le Conseil économique et social est une erreur !

Je voudrais maintenant vous parler des changements de premier ministre ! Il semblerait qu’il y aurait beaucoup de mouvements à la Primature ainsi qu’une valse de gouvernements successifs et, que, selon beaucoup d’observateurs politiques, la stabilité gouvernementale n’existe plus…
Peut-être que le Président Wade cherche son homme. Mais, force est de reconnaître qu’il a du mal à trouver une certaine stabilité gouvernementale ! Lorsque nous étions au pouvoir, en quarante ans nous n’avons eu que 4 premiers ministres, à savoir : Abdou Diouf, Habib Thiam, Moustapha Niasse et Mamadou Lamine Loum, alors que l’Alternance, elle, a, en 5 ans, eu autant de premiers ministres que nous ! Là, il se trouve qu’il y a une « certaine » rotation assez rapide de chefs de premier ministre et une rotation encore plus rapide du Gouvernement. Il faut que vous sachiez qu’au niveau de chaque premier ministre, il y a eu des remaniements ministériels profonds, ce qui prouve une certaine instabilité gouvernementale dont le Régime en place porte une responsabilité. Je pense qu’il n’y a pas de régime au monde, qui espère avoir une opposition aussi républicaine que l’Opposition sénégalaise… Cette opposition « civilisée », qui est critique en apportant des propositions d’amélioration, se trouve malheureusement face à un pouvoir qui ne joue pas le jeu et qui croit que l’Alternance s’appelle : « ôte toi de là que je m’y mette » ! Il s’agissait d’apporter du sang nouveau, d’initier une nouvelle méthode d’intervention et d’enrichir la réflexion au niveau de la conduite des affaires de l’Etat ! Malheureusement, nous constatons que le Régime a du mal à se doter d’une équipe stable, qui a du temps pour connaître ses dossiers et qui soit apte à préparer de meilleures conditions de vie pour le peuple sénégalais.

Il y a enfin la paix en Casamance(10). Pourtant, quelques sévères critiques, émanant entre autre de Robert Sagna(11), fusent çà et là. Mais, il semblerait que le Président Wade et son Gouvernement aient réussi à imposer, la signature de la paix dans cette région, mettant fin à un conflit mené par des indépendantistes casamançais. Quelle est votre position sur cette signature qualifiée d’ « historique » ?
Pour moi, le Président Wade aurait du faire mieux que le Parti socialiste ! Quand on prend le pouvoir avec l’ « état de grâce » dont on a disposé, on se doit de mettre en place une équipe stable et compétente, qui permette d’apporter une amélioration, en tout cas, d’amener un « plus », sur ce qui a déjà été réalisé. Quand ce « plus » est là, nous ne pouvons qu’applaudir, puisque nous ne recherchons que le bonheur du peuple sénégalais ainsi que l’amélioration de ses conditions de vie. Ce que nous constatons c’est qu’il y a eu, en Casamance, un calme relatif que nous apprécions et que nous soutenons. Nous souhaitons vivement, à Maître Wade, de réussir la paix totale en Casamance ! Sur ce plan-là, je ne tiens pas à polémiquer : je lui souhaite de réussir, parce que la voie, pour nous, Sénégalais, c’est la paix en Casamance, c’est le respect de l’intégrité du Territoire sénégalais, c’est le développement harmonieux de la Casamance au même rythme que les autres régions, et même plus vite encore, compte tenu des potentialités dont nous disposons là bas : une population intelligente, travailleuse et sérieuse, un sol riche, une pluviométrie plus que satisfaisante, des côtes poissonneuses et très attrayantes sur le plan touristique. Comme vous le voyez, cette région a particulièrement besoin de se développer pour participer au développement du Pays ! Alors, nous ne pouvons que saluer et approuver toute initiative, d’où qu’elle vienne, qui permette d’avoir la paix en Casamance et de la consolider ! Donc, nous ne voulons pas polémiquer sur la réussite de Maître Wade !

Maintenant, nous passer au dossier international. Pour essayer de calmer le jeu dans la crise ivoirienne, Maître Wade avait proposé un plan consistant à « reporter les élections prévues en 2005 et installer un gouvernement composé de technocrates pour gérer le pays ». Dans son plan, il était prévu « une période de transition de 3 à 5 ans, pendant laquelle ce gouvernement de technocrates indépendant de tous partis politiques, serait chargé de reconstruire l’économie ivoirienne, et, de préparer des élections présidentielles et législatives futures… ». Or, au grand dam de beaucoup de personnes partisanes de ce plan Wade « de la dernière chance », celui-ci n’a pas été adopté, puisque les élections ivoiriennes auront bien lieu à la date prévue : le 30 octobre 2005. Est-ce que, selon vous, le Gouvernement sénégalais a bien géré la crise ivoirienne ?
En ce qui concerne la bonne gestion de la crise ivoirienne, on ne peut pas l’attribuer à un pays ou à un gouvernement ! En effet, les différents pays ainsi que les différents gouvernements se retrouvent dans des structures sous-régionales chargées, de manière très crédibles, à imposer la paix en Côte-d’Ivoire. La Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (C.E.D.E.A.O.), l’Union économique et monétaire de l’Ouest africain (U.E.M.O.A.) elle-même, et l’Union africaine (U.A.)(12) sont mieux habilitées pour entreprendre des démarches collectives enrichies, s’il le faut, par la contribution de chaque pays. C’est ce qui a permis au Président sud-africain, Thabo Mbeki, qui a été mandaté par ces structures sous-régionales, de réussir dans l’accomplissement de sa mission Le Sénégal, au début, et, ce, bien avant les Accords de Marcoussis, a aussi accompli des actions de « bon office » qui étaient appréciables. Une paix, c’est des étapes ! Chaque étape, une fois franchie, doit être consolidée ! Mais, on ne doit pas revenir sur cette étape, sinon on n’avance pas ! Les Accords de Marcoussis ont été un évènement de référence. Ensuite, il y a eu d’autres réunions. Puis, à partir de là, l’U.A. et la C.E.D.E.A.O., toujours appuyés par nos amis de l’Union européenne et de la France et d’autres pays, sont arrivés à une solution presque parfaite, puisqu’il est maintenant possible que tout le monde, sans exception, se présentera aux élections présidentielle et législative ivoiriennes. Le désarmement va se faire…Nous voulons une Côte-d’Ivoire réconciliée avec elle-même, qui pourra retrouver sa place aux seins de l’U.E.M.O.A., dont elle est, avec le Sénégal, un pays porteur ! La Côte-d’Ivoire a besoin d’être soutenue et a besoin de poursuivre son développement compte tenu de ses potentialités agricoles et minières.

En ce qui concerne le dossier togolais, que pourriez-vous nous dire ?
En ce qui concerne ce dossier, notre position est très claire ! Il ne faut jamais s’embarquer dans des solutions critiquées par tout le monde ! Des élections précipitées, qui n’ont pas été approuvées par tout le monde, risquent de soutenir toutes initiatives de rébellion ou de contre-pouvoir ! A ce moment-là, il vaut mieux prendre du recul, et, on accepte un gouvernement de transition, qui sera chargé de préparer des élections. Nous espérons, et c’est notre position, que le Président Faure Gnassingbé accepte un gouvernement de transition avec tous ses partenaires pour que la paix, qui est essentielle, puisse régner dans son pays. Tout le monde, notamment le Président Obassanjo du Nigeria, commence, petit à petit, à se rallier à notre position… Le Président Faure Gnassingbé est jeune, et, possède l’expérience de l’Etat. Alors, je pense qu’il peut prendre du recul et accepter qu’il y ait un gouvernement d’union nationale chargée de préparer des élections transparentes et sincères.

Quelle est la position du Parti socialiste sénégalaise face à la politique étrangère menée par le Président Wade ?
La politique étrangère est un domaine particulièrement délicat ! J’en sais quelque chose, puisque j’ai été dans le gouvernement : ayant mené une politique plus facile que celle des parlementaires au sein de l’Union interparlementaire, nous nous sommes rendus compte que le Parlement pouvait jouer un rôle important dans la consolidation de la politique étrangère des états, parce que nous avions un langage plus direct et moins contraignant que le langage gouvernemental. Donc, nous avons toujours demandé une politique étrangère basée sur le respect de nos voisins, et, sur le plan international, sur l’adhésion à toutes les grandes causes telles que la paix au Proche orient, la paix au Liberia ou en Sierra Léone… Cette politique étrangère, qui a été menée à des niveaux extrêmement élevés par le Président Senghor, et, qui a été maintenue par le Président Diouf, devrait, selon nous, aller plus loin avec le Président Wade et non se rétrograder ! Aussi, pour ne pas toucher à la crédibilité même de notre politique étrangère, qui est très délicate et qui doit, être sauvegardée, nous ne pouvons pas encourager une critique de la politique menée par le Président de la République !

Donc, Monsieur Cissokho, cela veut dire très clairement que vous soutenez la politique étrangère du Président Wade ?
Je le répète ! Notre politique étrangère doit être basée sur le respect de nos voisins ! Si, avec le Président Wade, nous n’avons pas respecté nos voisins, cela prouve que nous ne pouvons pas l’accepter ! Notre politique étrangère, et là je me répète encore, doit être également basée sur le respect de tous les Etats…

Vous voulez dire que certains Etats n’ont pas été respectés…
Non ! Ces Etats ont peut-être été respectés ! Mais, certains Etats ont connu des « frustrations » par rapport à des agissements ! Je veux dire que la plupart de nos voisins ont été, à un moment donné, dérangés par la politique étrangère du Régime actuel. Mais, on doit dire que, lorsque son Gouvernement a commis quelques erreurs, le Président Wade, qui les a reconnues, a souvent apporté les rectifications… Et c’est tant mieux ! Mais, et je me répète, je dis qu’il faut respecter nos voisins pour maintenir une bonne politique étrangère. Malheureusement, le régime actuel n’a pas toujours suivi ce que nous avions laissé sur place, ce qui a quelque peu écarté le Président Wade de la politique étrangère que nous avions menée. Cependant, nous considérons que sa politique étrangère est bonne… globalement, elle est bonne ! Mais, nous avons quelques difficultés de communication avec nos voisins et nos partenaires ! Pour nous, le langage a changé : ce changement de langage a peut-être porté quelque chose de « dérangeant » à la diplomatie sénégalaise…

Beaucoup disent que « le Président Wade est beaucoup plus proche du Président Bush que du Président Chirac ». On dit que « Wade s’éloigne de la France au profit des U.S.A. ». Quel est votre sentiment là-dessus ?
Mon sentiment est que le Président Wade recherche un bon équilibre entre les Etats-Unis et la France. Peut-être, a-t-il eu besoin de s’approcher du Président Bush un moment donné pour des raisons que j’ignore. Mais, à l’heure actuelle, je pense que les efforts qui sont déployés par l’Administration Wade, consistent à retrouver son équilibre entre la France et les U.S.A.

Pour vous, est-ce que le NEPAD est un espoir pour l’Afrique ?
Ce qui me plait dans le NEPAD, c’est cette volonté commune africaine de faire quelque chose. Pour certains programmes qui sont communs aux Etats, il faut que l’Afrique ait une même expression, une même initiative, un même fil conducteur, un même programme d’action. Je pense qu’il y a eu des essais auparavant ! Nous avons eu de grands projets communs, dont chaque pays devait faire sa part… Mais, cette fois-ci, nous sommes partis d’initiatives adoptées par tous les pays africains. Je pense que l’intensité de la ferveur avec laquelle ce programme est né devrait se maintenir pour que le NEPAD soit bien compris de tout le monde et transformé en programme d’action crédible. Sur le plan de sa naissance, le NEPAD a été porté par des idées qui ont été acceptées ! Mais, lorsqu’on reste uniquement au stade des idées, il est difficile de faire quelque chose. Donc, il faut passer au stade des programmes et de projets solides, concrets, étudiés et viables pour l’Afrique ! A ce moment-là, il faudra l’intégrer dans les programmes quinquennaux ou quadriennaux de développement différents Etats, pour, ainsi, sortir un, deux ou trois projets majeurs qui peuvent faire l’objet d’une mise en œuvre avec la participation de chaque économie. Mais, s’il n’est pas conçu comme un programme d’actions et de projets internationalisés, c’est-à-dire des projets qui deviennent des projets internes à l’Afrique, avec des efforts que les Africains eux-mêmes doivent déployer pour en trouver l’amorce ou les financements, le NEPAD, et je le dis, sera encore un « éléphant blanc » semblable aux autres que nous avons connus en Afrique ! Le NEPAD ne doit pas être bloqué au niveau des initiateurs ! Il doit être un programme d’actions, et, doit être intégré dans les programmes de développement des Etats. Cela demande de nouveaux dialogues au niveau des initiateurs de ce programme. Il faut savoir comment faire adopter le NEPAD par les Etats pour qu’il ne soit pas vécu comme une idée « périphérique » aux programmes de développement…

Donc, si vous revenez au pouvoir, vous allez continuer ce programme ?
Si nous revenons au pouvoir, nous ne l’appellerons peut-être pas « NEPAD » ! Mais, nous travaillerons pour que l’Afrique puisse avoir un, deux, trois… projets majeurs qu’on retrouverait dans les programmes de développements de chaque Etat. Donc, ce serait une « espèce » d’appropriation du projet en imposant des projets nationaux. Je prends le cas, par exemple, du chemin de fer « à écartement à 1,40 m » : il faut savoir si ce chemin de fer peut être adopté par tous les Etats ! Une fois qu’il l’est, ces pays disposant de lignes ferroviaires, il faudrait, à ce moment-là, intégrer ce projet dans le programme national avec des contraintes sous-régionales, puisqu’il faudrait prévoir l’interconnexion des rails. Mais, cela se fera si la politique ferroviaire de chaque Etat peut vraiment intégrer le programme « NEPAD » dans son programme. Le programme « NEPAD » ne doit pas être une théorie de plus : il doit être une priorité nationale !

Pourtant le Président Wade en avait fait une priorité, puisqu’il en est l’initiateur…
Effectivement, le Président Wade en a fait une priorité , mais, en allant au-delà… On ne voit pas le NEPAD à l’intérieur du programme sénégalais ! Quand on ouvre le plan de développement économique et social du Sénégal, il faut qu’on voit une image du NEPAD à travers celui-ci ! Cela veut dire, les bailleurs de fonds étant toujours les mêmes, que le NEPAD doit être pris en charge par les Africains eux-mêmes !

L’Affaire du meurtre de Maître Seye a soulevé des polémiques, puisqu’il y a une loi d’amnistie a été votée. Vous n’êtes pas d’accord…
Notre position est très claire. Au Sénégal, comme en France, nous avons l’habitude de faire des lois d’amnistie ! Mais, cette fois-ci, nous avons considéré que le Meurtre de Maître Seye était une affaire qui avait été partiellement élucidée, puisque les commanditaires n’étaient pas totalement connus. Si tous les crimes politiques devaient être amnistiés, ceux qui étaient relatifs à l’assassinat de Maître Seye ne devaient pas l’être !

Le 10 décembre 2004, l’Assemblée nationale sénégalaise a adopté le projet de loi gouvernemental « visant à supprimer la peine de mort ». Pourquoi, alors que la peine de mort n’était plus appliquée depuis 1967, le Parti socialiste n’a pas pris l’initiative de la supprimer ?
Il faut dire que le Sénégal n’a pas pratiqué beaucoup d’exécutions capitales ! Il n’y a eu que deux cas, qui relevaient des crimes politiques ! Mais, il est évident que nous aurions pu supprimer la peine de mort… Mais, le Président Wade l’a fait : tant mieux !

Monsieur Cissokho, a quelle date auront lieu les prochaines élections législatives ?
Elles auront lieu au mois de mai 2006 !

Donc, nous risquons de connaître une cohabitation « à la sénégalaise »En effet, aux dires de Monsieur Ousmane Tanor Dieng, Premier Secrétaire du Parti socialiste, qui s’est exprimé très clairement en ces termes dans le magazine belge, « Afriques », « si cela arrivait, Abdoulaye Wade n’aurait pas le choix. Soit il cohabiterait, soit il ne l’accepterait pas et remettrait son mandat en jeu ». Alors, pourriez-vous nous dévoiler la teneur de votre programme ? Sur quelle base vous présentez-vous ?
Le Parti socialiste ne partira pas seul aux Elections législatives ! Nous sommes dans une coalition qu’on appelle le cadre permanent de concertation (C.P.C.). Ce cadre permanent de concertation a pris la décision de constituer une liste unique de l’Opposition ! Donc, l’Opposition est entrain de préparer son programme alternatif ! Bien entendu, le P.S. a son programme ! Mais, nous ne pouvons pas le mentionner, puisqu’il va être dissous dans un programme global de l’Opposition, une opposition, peut-être limitée au C.P.C., peut-être élargie à d’autres partis politiques de l’Opposition qui ne font pas partie de notre cadre permanent de concertation. Il s’agit du « Groupe des 10 », du « G10 »(13) comme on dit. Ce qui est sur, c’est que nous allons présenter un programme alternatif agricole plus crédible, nécessaire et obligatoire, sûr, flexible et capable de s’adapter aux fluctuations pluviométriques : le Sénégal, qui est un pays sahélien à pluviométrie très variable pratiquant essentiellement la culture sur brûlis, a besoin d’une maîtrise globale au sens large de son agriculture, de son élevage, de sa foresterie. Malheureusement, ce programme est complètement abandonné par le Gouvernement, ce qui entraîne le monde rural dans une pauvreté jamais vécue. Nous allons également présenter un programme alternatif touristique plus crédible…

Pourtant, Monsieur Cissokho, il convient de saluer, dans le domaine touristique, la belle réussite de coopération « Sud Sud » entre le Maroc et le Sénégal avec la création de la Compagnie aérienne, Air Sénégal International …
Mais, qui n’est pas un projet de l’Alternance, puisqu’il a été conçu par le Maroc et le Sénégal avant l’Alternance… Ce projet a démarré après l’élection de Maître Wade… Il ne faut pas oublier que le Sénégal et le Maroc sont deux pays amis de très longue date, qui ont travaillé la main dans la main : ce sera comme ça, ce, quelque soit le régime au Sénégal. Donc, Air Sénégal International est un programme sénégalo marocain qui a réussi ! On ne peut pas l’attribuer à l’Alternance, mais, nous le saluons !

Donc, en ce qui concerne la politique du tourisme de votre Pays, quel est votre programme ?
Il faut assurer la sécurité du touriste tout en lui assurant un tourisme attrayant…

Mais, ces problèmes de sécurité n’existaient-ils pas avant ?
Oui ! Mais, pas à ce niveau-là ! On a trop tendance à vouloir développer le tourisme sans s’occuper du touriste lui-même. On doit s’occuper non seulement de son habitat, de ses loisirs, mais également de sa sécurité. Bien sûr, les grands projets soutenus actuellement par le Gouvernement existaient auparavant ; malheureusement, leur développement est actuellement ralenti. Donc, pour nous, il faut redresser la situation, rendre le Pays plus attrayant et plus sécurisant.

En ce qui concerne la politique énergétique du Sénégal, quel est le programme idéal que l’Opposition prône pour qu’il n’y ait plus de coupures d’électricité dans Dakar ou dans les grandes villes ?
Il faut que la SE.NE.LEC. soit une entreprise solide et crédible : on doit lui apporter toutes les conditions qui lui permettront de le devenir… Nous avions pensé que sa privatisation la consoliderait et la crédibiliserait ! Mais, une privatisation doit être un programme bien préparé, bien conçu et bien suivi ! De plus, le choix du Président directeur général ne doit pas être un choix politique : il doit être technique afin de donner à la SE.NE.LEC. toute la possibilité de pouvoir faire une gestion privée et indépendante dans l’intérêt des consommateurs sénégalais. Regardez la compagnie aérienne éthiopienne, Ethiopian Airline…

Qui, contrairement à la SE.NE.LEC. a été, et est toujours, une entreprise d’Etat… Mais, que vous voulez de plus toujours pour votre Pays ?
Ce que nous voulons de plus pour notre Pays, c’est plus de vérité pour le Peuple sénégalais. Il faut lui parler bien et honnêtement, ne pas lui faire de promesses fallacieuses ! Le peuple sénégalais est un peuple très intelligent : si il s’avère que les informations sont justes, il est capable d’adhérer fortement à la politique d’un gouvernement ! Mais, il ne faut pas, pendant les campagnes électorales, se permettre de promettre ciel et terre, car, au Sénégal, on a traditionnellement le respect pour celui qui est le chef de tout le monde ! Aussi, si le chef dit quelque chose, c’est pris pour argent comptant. Maintenant, si le chef se permet de faire de fausses promesses, il commet une erreur monumentale.

En ce qui concerne la politique étrangère du Sénégal, quel est le programme du Parti Socialiste ?
Je n’aime pas trop en parler, dans la mesure, où, comme je vous l’ai précisé, nous nous trouvons actuellement dans un cadre permanent de concertation. Et, nous sommes en pleine réflexion ! Ce qui est certain, nous conduirons largement la politique que nous menions avant. Tous nos amis que nous avions avant, tous nos accords bilatéraux que nous avions signés seront complétés et seront élargis. Nous continuerons, élargirons et consoliderons la politique multilatérale que nous menions avant. Nous serons toujours présents pour les grandes causes internationales comme la Palestine, le Liban, l’Irak, la République démocratique du Congo… La crise ivoirienne, espérons-le, ce sera fini avant notre arrivée au pouvoir…

Que voulez-vous dire ?
Nous n’espérons pas prendre le pouvoir avant 2007, puisque nous sommes des démocrates et des Opposants civilisés ! Nous attendons des échéances électorales pour pouvoir parler d’alternance…

Justement, Monsieur Cissokho ! En 2007, ce sera le Président Diouf qui sera Candidat ?
Nous ne le savons pas… En 2007…

Parce qu’il pourrait imiter le Président béninois Mathieu Kérékou, qui, ayant cédé démocratiquement le pouvoir à Nicéphore Soglo, l’a battu démocratiquement quelques années plus tard…
Pour le moment, nous ne le savons pas ! La position que nous connaissons, parce que celle-là est la plus naturelle, beaucoup de candidats seront présentés par des partis existant au Sénégalais, notamment des partis de l’Opposition. En ce qui concerne les partis de l’Opposition, le meilleur des candidats sera le candidat désigné… Mais, nous n’avons pris encore aucune décision ! Nous ignorons si ce candidat de l’Opposition sera un candidat unique, ou, si, au 1er tour, il y aura plusieurs candidats…

De vous à moi, qui, mis à part le Président Abdou Diouf, qui peut être présidentiable actuellement ?
Mais, nous avons beaucoup de personnes présidentiables actuellement ! Y compris le Président Diouf si il veut se porter candidat… Comme le Sénégalais jouit d’une grande maturité politique, je pense que l’homme « qu’il faut » sera vite désigné…

Cela pourrait-il s’agir de vous ?
(Rires) Pour le moment, je ne pense pas à être Candidat…

Pourtant, d’aucuns m’ont dit que vous aviez beaucoup de charisme, et, qu’on voyait en vous le candidat potentiel…
Là, vous me faîtes une grande révélation ! (Rires), Pour le moment, mon souci majeur est de consolider mon Parti : le Parti socialiste, de préparer le renouvellement des instances de base et d’élire le futur Numéro « Un » de notre Parti, ensuite, de travailler dans la consolidation du cadre permanent de concertation ! Le candidat unique de l’Opposition sera sûrement issu de ce cadre permanent de concertation.

Est-ce que Monsieur Ousmane Tanor Dieng va rester Secrétaire général du Parti socialiste ?
Je pense qu’il fait partie des présidentiables connus pour le moment…

Mais, pour l’instant, il ne s’est uniquement prononcé que sur le fait qu’il espérait bien voir le Parti socialiste gagner aux Législatives de 2006…
Ah ! Chacun l’espère pour son Parti… (Rires)… C’est normal !

Maintenant, nous allons passer à autre chose ! Est-ce que vous allez rétablir le septennat présidentiel ?
Non ! Nous pensons que sept ans c’est trop long ! Il ne faut toujours « tripatouiller » la Constitution. Avant, nous avions un quinquennat renouvelable, puis, nous avons instauré un septennat renouvelable ! Maintenant, c’est un quinquennat renouvelable une fois qui a été instauré : pour nous, il faut laisser ainsi…

Maintenant, nous allons évoquer un autre point qui nous semble important, tant il est à souligner en tant qu’exemple : bien qu’il y ait 87 % de Musulmans, le Sénégal est une république politiquement et constitutionnellement laïque(14). Pensez-vous que, depuis l’Alternance, la laïcité de l’Etat a été renforcée ou a-t-elle régressé ?
Un moment donné, la laïcité de l’Etat a failli être grignotée ou écorchée : nous avons très vivement et très fortement réagi. Je pense, maintenant, que la laïcité de l’Etat est respectée. Mais, nous devons rester très vigilants ! Pourtant, quand nous étions au pouvoir, cette vigilance n’était pas nécessaire, puisque le Sénégal était avant tout un pays laïc qui respectait la religion de chacun et qui respectait la coexistence des différentes religions ! Le dialogue islamo chrétien est une chose permanente, qui a intégré la famille sénégalaise, à un point tel que c’est la chose la plus naturelle de notre Pays.

Pourtant, en ce moment, j’ai l’impression qu’un parti religieux a été créée…
Non ! Disons que c’est un fils, un garçon qui appartient à la Famille des Mbaké Mbaké qui a créé son parti. Mais, comme vous le savez très certainement, au Sénégal, un parti politique ne pourra jamais exister constitutionnellement, institutionnellement et politiquement en tant que parti religieux, ethnique ou régionaliste !

Monsieur Cissokho, pourriez-vous nous dévoiler les véritables raisons de votre venue en France ?
Je ne suis pas venu spécialement en France pour faire une campagne médiatique.
Je suis venu en France pour rencontrer tout d’abord mes camarades socialistes ; ensuite, je suis venu continuer à développer ma coopération décentralisée avec mes collègues des collectivités locales françaises, notamment avec le Conseil général de l’Isère, mais, aussi avec la Ville de La Rochelle, avec lesquels j’entreprends actuellement de très importants programmes pour la Région de Tambacounda. Aussi, j’en ai profité pour voir également nos camarades socialistes sénégalais installés en France. Nous avons estimé, étant donné que le Sénégal est une démocratie amie de la France, que nous devions répondre aux questions qui pouvaient nous être posées de manière à donner des informations positives sans pour autant décrédibiliser qui que ce soit ! Nous souhaitons que notre Pays se développe avec plus d’alternance que maintenant.

On constate que les libertés de la presse viennent d’être quelque peu écornées au Sénégal : pensez-vous qu’elles sont actuellement en danger dans votre Pays ?
Disons que, pour la Presse également, nous devons rester vigilants aussi ! Ce que nous constatons c’est que la Presse publique(15), qui est totalement au service du Gouvernement, ignore totalement l’Opposition…

Mais, n’était-ce pas le cas lorsque vous étiez au pouvoir ?
Non ! Certainement pas ! Peut-être, que c’était le cas, lorsque nous étions sous le régime de parti unique. Mais, lorsque nous sommes arrivés au pluralisme politique, tous les journaux critiquaient le régime ; la radio, la télévision, « Le Soleil » diffusaient les communiqués de tous les bureaux politiques des partis d’opposition ! Actuellement, ils ne passent pas du tout. Toutes les manifestations étaient couvertes par les médias d’état ; Wade faisait beaucoup de déclarations, qui étaient retransmises ou publiées ; actuellement, cela ne se passe pas ainsi.

Vous allez y remédier si vous arrivez au pouvoir ?
Naturellement ! La liberté de presse doit être totale ! Cependant, nous sommes pour une information objective ! Cependant, maintenant que nous sommes dans l’Opposition, nous ne pouvons pas encourager la presse lorsqu’elle attaque par exemple le régime actuel sans raisons. Le rôle des médias est d’informer objectivement et positivement.

En conclusion, si vous rencontriez un partisan du Président Wade en France, que lui diriez-vous ?
Je le saluerais, je m’informerais sur son état de santé, je lui demanderais si tout se passe bien pour lui, si il travaille actuellement en France ou si il est de passage en France… Le partisan du Président Wade est un citoyen sénégalais à part entière. Je le respecte en tant que tel !...

Justement, je voulais en venir à cette question : n’avez vous pas vraiment conscience que l’instauration d’un quinquennat présidentiel peut s’avérer dangereux ?
Non ! Le quinquennat est une bonne chose ! Je suis persuadé, qu’en 5 ans, on doit pouvoir se situer, être apprécié, pouvoir bénéficier d’un deuxième mandat. Donc, en 10 ans, on doit donner sa contribution au Pays avant de céder la place à un autre président.

Propos recueillis et réalisés par :
Dominique Dutilloy,
Journaliste
Photo : Dominique Dutilloy

(1)- Maître Abdoulaye Wade est le charismatique patron du Parti Démocratique Sénégalais (P.D.S.), dont il est le fondateur. Secrétaire Général National de ce Parti, il a été, avec le Président léopold-Sédar Senghor, l’artisan du multipartisme au Sénégal, puisque, dès le 8 août 1974, aux termes de 14 ans d’un pouvoir issu du monopartisme intégral, le Chef de l’Etat sénégalais, légalisait le P.D.S., ouvrant ainsi la voie à la démocratie pluraliste au Sénégal. Par la suite, sous la Présidence de Monsieur Abdou Diouf, cette ouverture à la démocratie (limitée 5 partis politiques légaux) allait déboucher vers un multipartisme intégral.
(2)- Le Président Léopold-Sédar Senghor ayant démissionné de ses fonctions présidentielles le 31 décembre 1980, c’était au Premier Ministre de l’époque, en l’occurrence, Monsieur Abdou Diouf, qui devait constitutionnellement assurer l’intérim jusqu’aux élections présidentielles, qui, prévues en 1983, ont eu lieu à la date prévue.
(3)- Le P.D.S. est surnommé, par ses fidèles, le « Sopi ».
(4)- Au Sénégal, puisqu’il est considéré que l’Armée est au service de la Nation, les Militaires, qu’ils soient hommes ou femmes du rang, sous officiers (du corps des Sapeurs Pompiers, des armées de terre, de l’Air et de la Gendarmerie nationale), officiers mariniers (pour la Marine nationale) ou officiers (du Corps des Sapeurs Pompiers, des Armées de terre, de l’Air, de la Marine nationale et de la Gendarmerie nationale), n’ont pas le droit de vote et ne sont pas éligibles, ce, pendant toute la durée de leur carrière militaire. Une fois retraités ou rendus à la vie civile, ils recouvrent immédiatement tous leurs droits civiques. Il en est de même pour tous les douaniers (en uniforme), les policiers (de tous grades) ainsi que les gardiens de prison !
(5)- L’aéroport de Dakar-Yoff, s’appelle maintenant, Aéroport international Léopold-Sédar Senghor.
(6)- Ces Etats-membres de cette organisation, qui sont riverains du Fleuve Sénégal, sont : le Sénégal,le Mali, la République islamique de Mauritanie.
(7)- La SE. NE.LEC., qui fut société d’Etat, est la société qui fournit l’électricité au Sénégal.
(8)- Cette société industrielle s’occupe de la transformation de l’arachide en huile et en tourteaux
(9)- Au Sénégal, mais également dans d’autres pays de l’Afrique noire francophone, la Primature est la résidence du Premier Ministre. La Primature est également le siège du Gouvernement. Donc, celui qui est nommé à la tête de la Primature est nommé Premier ministre….
(10)- Cette Région du Sud du Sénégal, qui est enclavée entre la Gambie au Nord et la Guinée-Bissau au Sud, est partagée en deux régions administratives : la Région de Ziguinchor et la Région de Kolda.
(11)- Actuellement Maire de Ziguinchor et Député P.S., Robert Sagna fut, sous Senghor et Diouf, plusieurs fois Ministre des Transports. Il est considéré, aussi bien par ses adversaires que par ses partisans, comme l’un des « Barons du Senghorisme », puis comme l’un des « Barons du Dioufisme ».
(12)- Anciennement : Organisation de l’Unité africaine (O.U.A.).
(13)- Le « Groupe des 10 » ou « G10 » est un groupement de 10 partis de l’Opposition sénégalaise.
(14)- Au Sénégal, mais également dans d’autres pays de l’Afrique noire francophone. Le calendrier chrétien est administrativement en vigueur : les fêtes musulmanes et chrétiennes, qui sont légales, sont célébrées, chômées et payées même titre que les fêtes politiques ou institutionnelles.
(15)- Au Sénégal, comme dans d’autres pays africains, les quotidiens écrits d’information appartiennent à l’Etat : jusqu’à l’instauration du multipartisme, qui a permis l’essor d’une presse quotidienne libre et indépendante, le quotidien, « Le Soleil », qui est un journal appartenant à l’Etat sénégalais, a été, aux côtés de la Radio et de la Télévision sénégalaise, en position de monopole, puisqu’il était le seul quotidien national sur le marché.


Quelques sites à visiter
- Le Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique (NEPAD): http://www.nepad.org/2005/fr/home.php
- Le Gouvernement sénégalais :
http://www.gouv.sn/
- Le texte de la Constitution sénégalaise du 7 janvier 2001 [Conformément à l'Article 27 de cette nouvelle Constitution voulue par le Président Abdoulaye Wade, qui a été approuvée par référendum, le mandat présidentiel à été ramené de 7 à 5 ans et est renouvelable une fois] :
http://www.senegal-online.com/francais/histoire/constitution.htm
- Le Conseil régional de la Région de Tambacounda :
http://www.refer.sn/crtamba/accueil.htm
- Le Conseil général de l'Isère : http://www.cg38.fr/pages/index/id/105
- Le Conseil général de la Charente Maritime :
http://www.charente-maritime.org
- La Ville de La Rochelle :
http://www.ville-larochelle.fr



Dominique DUTILLOY
Journaliste
dominique.dutilloy@laposte.net


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