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Les cinq quartiers de l'orange (Joanne HARRIS)
Un aspect caché de l’Occupation
La Collaboration n’aboutit pas seulement sur les rafles, les déportations. Joanne HARRIS nous présente ici, un aspect bien différent de la conduite des occupants.
Framboise Simon a un frère et une sœur : Cassis et Reinette (ou Reine-claude). A la mort de leur mère, ils héritent de leur mère, Mirabelle Dartigen.
Les prénoms peuvent paraître curieux, mais l’auteur cherche sans doute à prendre ses distances avec un douloureux sujet : l’Occupation allemande pendant la Seconde Guerre Mondiale.
Le partage est assez inégal puisque le fils reçoit la ferme, Reinette les vins qui vieillissent à la cave et Framboise, la cadette, un simple livre de recette.
Il faut relativiser et signaler que la ferme a été dévastée par un incendie, et que le livre de recettes est une sorte des mémoires de la famille. Les gourmets pourront néanmoins y trouver leur compte, mais ce n’est pas tellement le but recherché par Joanne HARRIS.
Après le décès de son frère et à cause de la folie de sa sœur, Framboise revient sur la terre de ses ancêtres : un petit village à quelques kilomètres d’Angers.
Très vite, une de ses nièces cherche à récupérer la demeure familiale. On apprendra plus tard qu’elle recherche surtout ce livre de cuisine, sous prétexte que son mari tient un restaurant.
Des pressions s’exerceront subitement sur Framboise Simon qui aura vieilli mais qui n’aura rien perdu de sa lucidité.
Avant d’en venir au secret de ce livre, il nous faut expliquer ce que sont « Les cinq quartiers de l’orange ». C’est un livre écrit en parallèle. Les chapitres s’emboîtent entre nos jours et l’Occupation. Ainsi, on peut lire un chapitre sur les souvenirs, puis un chapitre contemporain.
La lecture n’en est-elle pas rendue plus difficile ? Non, car l’auteur aura su superposer les actions…
Revenons-en maintenant à ce livre qui à chaque fois, nous plonge dans les souvenirs de la narratrice puisque sa mère, Mirabelle Dartigen mélange recettes et anecdotes.
On apprend que celle-ci est allergique aux oranges, pourtant extrêmement rares sous l’Occupation. Elles la rendent malade au point qu’elle est obligée de se soigner à la morphine.
Pour faciliter les escapades, Framboise qui a alors neuf ans, n’hésitera pas à utiliser un système qui lui permettra de clouter sa mère au lit.
Certes, l’attitude de Framboise est ici condamnable puisqu’elle provoque volontairement les crises chez sa mère. Mais cette habitude d’empoisonner sa mère le jeudi, aura une autre conséquence que Framboise ET l’auteur, ne semblent pas percevoir.
En effet, ces crises d’allergie obligeront la mère à prendre de plus en plus de cachets de morphine, c’est-à-dire d’en devenir dépendante.
Et puis, que fait-on lorsqu’on est dépendant d’un produit introuvable ? On cherche à s’en procurer sur le marché noir. Si le marché noir est tari, on se soucie peu de la nationalité de celui qui fournira la drogue.
C’est donc une toxicomane qui collaborera avec l’Allemand Tomas Leibniz.
En cette même année 1942, Framboise découvrira un tube de rouge à lèvre chez sa sœur aînée. Celle-ci sera obligée d’avouer, elle collabore. Elle rencontre des Allemands avec leur frère Cassis.
L’histoire semble horrible, mais il faut insister : Reinette, Framboise et Cassis ne sont que des enfants. Ils donnent les noms de ceux qui ont des radios, de ceux qui sont juifs ou qui ne plaisent pas au Reich, sans trop réaliser les conséquences de leurs actes.
Rappelons-le également, il a fallu découvrir le premier camp de concentration ou d’extermination en 1945, pour savoir que ces camps n’étaient pas qu’une rumeur.
Qu’on condamne ou comprend leur attitude, on doit se souvenir que Framboise, Cassis et Reine-Claude n’en savaient pas plus que les généraux alliés ou les riverains d’Auschwitz.
Les trois enfants entrent donc dans la collaboration et ils « vendent » leurs renseignements contre des bandes dessinées, des parfums, une canne à pêche. Leur contact est Tomas Leibniz.
Un jour pourtant, Framboise apprend ces rumeurs. Cassis a beau lui dire que ceux qu’ils ont dénoncé n’avaient qu’à obéir aux ordres, ne pas avoir de radio, etc. , elle a un poids sur la conscience… Si leurs victimes ont disparu, elles sont saines et sauves…
Curieusement, la réaction des enfants est brutale. Ils donnent des renseignements inutiles puisqu’on n’arrête pas ces gens !
Ils sont suffisamment amis avec Tomas Leibniz, maintenant, pour le lui reprocher. Il les rassure, mais ce n’est que plus tard qu’ils comprendront que l’Allemand fait chanter les « coupables ».
Ils sont tellement familiers avec lui, que les filles en sont amoureuses et que Cassis le considère comme un grand frère, un père qu’il n’a plus. Un père qu’ils n’ont plus !
Un jour Tomas leur propose de les rejoindre à « La Mauvaise Réputation », un bar mal famé mais où il leur réserve une surprise. Evidemment, les enfants n’ont pas le droit de sortir après le couvre-feu, mais, comme tous, ils aiment les surprises…
Celle-ci est de taille. Pour la première fois depuis des mois, on joue de la musique ! Les enfants sont placés de manière à ne pas être vus, et ils savourent cette denrée devenue si rare.
Mais la soirée tourne mal.
Un des Allemand viole la petite Reinette, un Français témoin de la scène tentera de s’interposer, il trouvera la mort par accident. Et lorsque Leibniz arrivera, il sera trop tard.
Dès le lendemain, la machine judiciaire est en marche. Les SS arriveront au village pour enquêter sur la mort du Français et aussi, d’un officier allemand. Tomas Leibniz vient de mourir par accident….
Le style de l’auteur est extrêmement habile pour narrer simultanément deux périodes. Mais il l’est aussi par l’utilisation du « je ».
Ce « je » sans complaisance où l’héroïne n’a rien d’un héros. Ce « je » qui nous permet de mieux apprécier ses réactions face aux évènements. Ce « je » qui nous permet de la juger à travers ses émotions ou ses affections. Ce « je » qui nous propulse dans l’enfance de l’auteur.
Le lecteur n’appréciera pas forcément la personnalité de ce « je », mais il sera sans doute unanime pour concéder qu’il aura passé un bon moment à lire « Les cinq quartiers de l’orange ».
René MORIN
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