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L'Echo du Village - Accueil n°300 - Jeudi 24 juin 2004
Rubrique littérature animée par aucun responsable. Postulez !


Le débarqué

L’homme s’approcha d’un pas tranquille de l’énorme roue à poignées qui luisait dans la pénombre sous la faible lumière du soir déjà bien avancé.

Traditionnel, le cuivre, bien que réduit à sa plus simple expression, donnait toute sa chaleur ruisselante à cet endroit somme toute assez froid. Quelques cadrans tachaient l’ombre grandissante de flaques de lumière colorées. Il s’arrêta devant l’imposante mécanique. Même à cette distance, il ressentait le galbe des poignées au creux de ses mains calleuses. Il n’avait pas besoin de les toucher, il leur avait tellement donné de vie, donné sa vie, qu’il eut l’impression qu’elles bougeaient seules, « à tribord toute ! » pour pointer encore et encore vers le large l’énorme proue qu’il devinait à travers les vitres inclinées.
Une étrave si particulière surmontée de cette énorme poulie couverte de rouille, un bateau unique qu’il était si fier de dompter, seul à la barre, quels que soient le temps et l’heure. Des années de vie commune à la surface de toutes ces mers, tous ces océans, qu’ils affrontaient tous les deux lors de chaque campagne.

L’homme laissa échapper un soupir qui s’interrompit brusquement, comme un souffle qui s’éteint. On pouvait voir le tableau de commande se réfléchir dans ses yeux avec un éclat et une intensité inhabituels. Il était gravé là, en double exemplaire, pour toute une vie d’homme.
Il eût une pensée pour sa femme : Elle sera tellement heureuse ! Il se retourna avec la même lenteur, et du pas assuré des marins qui ont des centaines de miles dans les pieds, se dirigea vers les coursives. Il jeta sur son dos son sac de toile et ouvrit la porte qui finit sa course en grinçant « saleté, j’ai jamais pu la faire taire celle-la… » maugréa-t-il. Il emprunta la passerelle qui le conduisait irrémédiablement vers ce monde rythmé par des week-ends de deux jours, des heures de bureau, des vacances, mais tellement immobile sous ses pieds. Son corps allait devenir passif, n’aurait plus à anticiper les balancements ou les ruades de « son » bateau, comme un dresseur qui à force de patience et d’amour, finit par gagner la confiance de « son » mustang. Toujours maîtriser, toujours contrôler l’alignement, éviter les tensions excessives, surveiller d’un œil les gars qui s’affairent à l’avant, prêter une oreille à leur chef qui gueule tout le temps. Faire attention aux risques de rupture du précieux câble qui remontait des soutes. Il allait retrouver les copains dans ce fameux bar qui a toujours marqué leurs retours à la maison. A terre ils appellent ça des collègues. « Ça s’arrose » comme ils disent. Cécile pouvait bien l’attendre encore une fois ce soir. Il pensa au bateau qu’il s’achèterait peut être avec la prime. Trois semaines d’escale, il aurait bien le temps de chercher celui qui l’adoptera. Mais cette escale là, elle se terminerait dans une boutique. Il fallait bien vivre, la marine marchande n’offrait plus beaucoup de débouchés et le port essayait de survivre sans grande conviction. Ironie du sort, il allait vendre des téléphones portables qui n’utilisaient même pas tous ces câbles sous-marins qu’il avait posés pendant toutes ces années. Dans quelques jours, des malgaches réveilleraient son compagnon d’acier. Son bateau naviguait désormais sous pavillon de complaisance - il paraît que c’est plus économique - . Pourtant il la connaîssait cette île, elle était belle, mais quelle garce! Il accrocha un sourire de circonstance et poussa la porte du bar, accueilli par des clameurs familières au milieu du brouhaha.


Ingénieur et aquarelliste, je viens d'être greffé de deux cornées...
J'ouvre les yeux...


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Clodius
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