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Tranche de vie
Fait ordinaire d'un monde ordinaire
Ce qui suit pourrait être un banal fait divers hivernal. Ce pourrait être une réalité de la France profonde mais c'est surtout l'histoire "romancée" d'une famille qui vit comme elle peut, cassée, ravagée mais vivante et debout.
Julien a cinq ans. Il n'a pas encore prononcé le moindre mot et mouille toujours ses draps. Sa famille s'inquiète autour de lui : Est-il attardé ? Est-il malade ? Est-il maladivement attardé ? Son père, Henri, parmi les plus taquins et caustiques des piliers de comptoirs de toute la Bretagne réunifiée - un champion en somme -, se demande souvent s'il ne vaudrait mieux pas le tuer... "pour le bien-être du p’tit" rabâche-t-il régulièrement entre deux goulées de 16-64. Il n'a jamais soumis cette idée à personne et surtout pas à Marie, sa femme, une mère au foyer douce et attentionnée, qui parle psychologie du style "Dessine-moi un mouton, tu pisseras moins..." au petit Julien pour tenter de lui faire sortir un mot. Mais ce soir est un soir différent des autres soirs. Ce soir, Henri est bien décidé à laisser parler son coeur en rentrant à la maison. This night is the night !
- Tu crois pas qu'on devrait refroidir le môme ?
- ...
- Ben oui, qu'il soit là ou pas, on verra pas la différence et on aura de la pisse en moins sur les bras. Caisse t'en penses ?
- Henri, t'es sérieux ?
- Putain Marie... merde tu me connais ou pas ? Je suis toujours sérieux quand j'ai mes cinq grammes dans le sang.
- Je sais, excuse-moi. Mais c'est mon fils, il faut que je réfléchisse.
- C'est mon fils aussi mais c'est tout vu. Cette nuit je le liquide. Avec ou sans toi. Je vais pas me laisser pourrir la vie par une bite géante...
- Henri !
- Quoi Henri ? Tu me suis ou pas ? C'est pas toi qui m'a dit l'autre jour que t'en avais ras-le-cul de cette larve ?
- Si mais bon... j'avais pris beaucoup de cachets ce soir-là.
- Ben prends-en une poignée et rejoins-moi ce soir pour le descendre une fois pour toutes. Moi je vais cuver.
- Mais je t'ai préparé une blanquette au vin blanc, ton plat préféré. Tu viens pas manger ?
- Non, j'ai plus de place là. Garde le vin blanc dans un tupperware pour tout à l'heure. T'as qu'à bouffer la blanquette.
Un crachat verdâtre vient ponctuer sa sortie de la cuisine pendant que Marie allume la télé et se met à engouffrer sa blanquette entre deux cachets.
La nuit tombe. Henri se lève, le slip flasque et la mine délavée.
- On va l'emmener au paradis Marie !
- T'es sûr qu'on a le droit de faire ça ?
- Je répare tes conneries je te signale... c'est toi qui a fait naître cette loque non ?
- P'tet que si t'avais eu un peu moins de vinasse dans le bide, il serait moins loque...
- P'tet que si j'avais eu un peu moins de vinasse dans le bide, j'aurais pas culbuter une truie comme toi alors fais pas chier et n'accuse pas le pinard ! On n'accuse jamais le pinard !
- Autant en emporte le vin...
- C'est ça ! Cause toujours avec tes phrases philosophiques... viens plutôt m'aider à dessouder le petit.
- T'as vu ça Henri ? J'avais jamais remarqué... mais il ressemble à Jimmy Sommerville notre rejeton !
- La vache, t'as raison ! La même tête de murène que cet évercelé de Jimmy... raison de plus pour le descendre, on va lui rendre service.
- Attends... on peut p’tet se faire des couilles en or si on le fait passer à la télé... un débile sosie de Sommerville qui pisse partout c'est bon non ?
- Trop risqué, manquerait plus d'il devienne une star cet idiot du village. On aurait pas l'air con nous ! Non, on le liquide sur le champ et puis c'est tout.
- J'ai quand même un pincement au coeur...
- Tu vas pas me faire chier maintenant sinon je t'en colle une en pleine face, tu vas pas la voir venir que tu seras déjà en train d'avaler ta langue !
- Oui mais j'ai toujours rêvé de passer à la télé.
Henri pousse un dernier grognement et s'empare du petit Julien encore endormi et tout humide.
- Merde Marie, caisse tu fous bordel ? Ouvre le sac plus grand, tu vois bien que les jambes passent pas !
- Attends le sac est trop petit, je vais en chercher un autre...
- Non pas le temps, je vais te le faire rentrer moi tu vas voir.
Il assène un grand coup de botte sur la tête du paquet. Julien se recroqueville et entre entièrement dans le sac.
- Tu vois, quand on veut, on tape, et on peut.
- Donne lui encore quelques coups histoire qu'il ne se réveille pas tout de suite. Ce serait ballot, il n' y aurait plus d'effet de surprise.
Henri ne se fait pas prier et rajoute quelques coups de panard bien placés avant de se saisir du colis et de l'envoyer jusqu'à la nationale avoisinante.
- Laisse le au milieu de la route, ces ivrognes de camionneurs pourront pas le rater !
Aussitôt dit, aussitôt écrasé... un réjouissant splatch plein d'hémoglobine vient faire sourire les deux énergumènes enfoncés dans le fossé.
- Bon boulot Henri... fais moi l'amour.
- On l'a eu cette vermine. Je vais te faire monter au deuxième ciel tu vas voir...
Commençant le va-et-vient, Henri est soudain perturbé par une main importune sur son épaule qu'il envoie valdinguer d'un coup de coude. Quelques secondes plus tard, la main revient sur la même épaule d'un Henri gémissant prêt à lacher la purée lors d'un dernier coup de gourdin sur la divine Marie mère de Dieu.
Dans un rage noire, Henri se retourne.
- Papa, j'ai envie de faire pipi !
MORALITE : ça ne pisse pas bien loin... et personne ne sait à ce jour ce que contenait le sac mortuaire.
"Mieux vaut chercher une aiguille dans une botte de foin que dans une boîte d’aiguilles."
bandini29@yahoo.fr
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| L'auteur |
Monsieur Bandini
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