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L'Echo du Village - Accueil n°299 - 17 juin 2004
Rubrique chronique animée par aucun responsable. Postulez !


Conte Défait (2)

La Bête leva la tête puis considéra ses ongles : — Tiens, drageonna-t-il ironiquement, un autre candidat au barbecue ! Sa voix alliait le sifflement du serpent souffrant de sinusite qui siffle sur vos têtes et la résonance de la grosse caisse (façon Ouverture 1812) ; cela faisait trembler le sol et les murs, comme une crème anglaise effarouchée.

Dans un coin de la grotte, assez loin pour ne pas être rôtie par inadvertance, la Princesse était assise, enchaînée à un pilier de pierre [In petto du Narrateur : c'est vrai qu'elle était belle, non de d'là !]
— Aidez-moi ! cria-t-elle en se levant.
L'Étranger leva son épée, fit face au Dragon, prit la pose St-Georgesque 14-Bis et s'écria :
— Ton règne de terreur touche à sa fin, reptile malfaisant ! Je ne crains aucune menace de créatures comme toi. Tu as rendez-vous avec ton destin.
Le Dragon prit une profonde inspiration, prêt à projeter un jet de flammes blanches sur l'imprudent... Mais il hésita. D'une part, l'Étranger se trouvait entre lui et la Princesse, et il risquait le dommage collatéral. D'autre part, il était fatigué de tous ces rôtissages. Il se détourna et rejeta un nuage de fumées fuligineuses et pestilentielles par le nez. L'Étranger, en poussant le Cri-Qui-Tue (leçon 2, chapitre 3), escalada péniblement la colline d'ossements et lança avec force son épée à la base du cou du Dragon (leçon 5, paragraphe 12). L'acier rebondit pitoyablement sur les écailles infranchissables.
Nous pouvons révéler à présent, toujours en exclusivité, que le Dragon était issu d'un bricolage génétique entre une navette spatiale et le Nautilus, ce qui le rendait inexpugnable. On pouvait même suspecter un réacteur nucléaire dans ses intérieurs intimes.
— Du calme, jeune homme, du calme ! Six de tes semblables sont déjà passés à la friture-express. Je suis dans mon jour de bonté : si on parlait, plutôt ?
— Jamais, hurla l'Étranger. Pas de discours verbeux, rien que la mort ! La mort sur le fil de mon épée. Yahoooooooooh !
Il s'élança à nouveau. À nouveau, la lame rebondit sur les écailles.
— Pourtant, je suis sûr que tu trouverais ça intéressant, reprit le
Dragon en réajustant négligemment une écaille déplacée.
— Silence ! Je ne retiendrai pas ma main avant que tu ne sois mort, et que cette admirable et pimpante jeune fille ne soit retournée saine, sauve et débarbouillée, au château de son père.
— Hé bien, justement, c'est le problème. Son père ne veut pas la voir revenir. Pour l'instant.
— Ferme-là, stupide lézard fumigène ! cria la Princesse. Tue-le, brave héros ! Délivre-moi !
— Elle dit que tu mens, et cela me suffit, reprit l'Étranger. Tu vas manger de l'acier.
Et il repartit à l'assaut, toujours en courant et toujours en vain.
— Tss, tss... ironisa le Dragon. Ils ne t'ont pas appris la dialectique, dans ton école ? Elle n'a pas dit cela. Tu auras mal écouté. En fait... Non, jette plutôt un coup d’œil sur ceci. Je vais respirer doucement, ça te fera de la lumière.
Il plongea une de ses griffes dans le tas d'ossements et en ramena un parchemin, qu'il déroula d'un coup de poignet.
— Lis-le. Il porte le sceau personnel du Roi et celui du Notaire royal.
L'Estranger parcourut le document : « Mille livres d'or... en échange des services ci-après mentionnés... enlèvement et séquestration d'une princesse... payées en totalité et en liquide à Al Henn-Fétid, Dragon ».
Il leva les yeux, lâcha son épée :
— C'est quoi, cette histoire à la mords-moi le nœud ?
La stupéfaction le faisait retomber dans son vocabulaire scolaire. Le narrateur s'en excuse auprès des ses jeunes lecteurs.
— On s'en fout, intervint la Princesse. Tue ce salaud ! Délivre-moi !
Question vocabulaire, la Princesse ne donnait pas non plus sa part aux chiens...
— Cela veut dire, mon jeune ami, qu'un royaume plein de paysans affamés et mécontents est plus docile quand il y a une crise pour les occuper, les apeurer ou les attendrir... l'enlèvement d'une Princesse par un ignoble Dragon, par exemple...
Avez-vous déjà vu sourire un dragon ?
— Hé ! Ho! J'attends toujours, moi ! Il n'y a aucune raison pour t'arrêter de le combattre, dit la Princesse, choquée.
L'Étranger secoua la tête :
— Mais... les villageois...
—... sont bien trop occupés par le triste et misérable sort de leur princesse bien-aimée pour penser qu'ils ne mangent qu'un navet par jour, et que leurs fils vont mourir dans les Plaines de Marche-Ou-Crève depuis trois ans.
— Et le Magicien ?
— Il a triché à son examen de Fin d'Études Magiques, et je pourrais le dénoncer à l'Ordre des Magiciens.
— Sors-moi d'ici, je t'en supplie ! cria la Princesse.
— Toi, la ferme, dit le Dragon. Ma belle, si tout se passe bien avec la guerre en cours, et si le pillage du Château de Marche-Ou-Crève est profitable, ton père ramènera assez de butin pour jeter quelques miettes à ses paysans, ce qui les calmera pour un avenir prévisible. Mais si ça va mal, alors ma petite, tu es plus en sécurité ici. Parce que, crois-moi, peu importe ta beauté, tu serais l'une des premières à être collée au mur !
- Mais... Et maintenant, que vais-je faire ?
— Tu veux mon avis ? Va voir le Roi et dis-lui que tu connais son petit secret. Je suis sûr qu'il sera très heureux de te donner un titre, un domaine et une belle dame de compagnie, en échange de ta compréhension et de ta discrétion. Tu feras tes premiers pas dans la politique, en somme.
L'Étranger se gratta à nouveau le menton. L'acné postjuvénile supporte mal les hautes températures et les choix cornéliens.
— Oui... Je vois.
— Je ne veux pas rester ici, dit la Princesse en sanglotant. Je veux retourner chez ma mère !
— Du calme ! Je réfléchis.
— L'alternative est que je te grille, ici, comme je l'ai fait pour les autres...
L'Étranger se tourna vers la Princesse :
— Bonne chance !
— Ah la vache ! grommela la jeune fille en se rasseyant.

***

L'Étranger devint Baron et se fit appeler Henry-Migrand. Il vécut dans son charmant manoir avec sa mignonne Baronne de Trock. Il acheta plusieurs paniers d'épinglettes.
La guerre entre le Roi d'Outre-Plus-Loin et le Duc de Khass-Bon-Bon dure toujours, prolongée par le traité d'assistance mutuelle passé entre le Roi et le Prince de Labuche De Nauelle. Et ce, pour le plus grand profit des fabricants d'épées, de lances et autres arbalètes.
Le fait que le Prince possède des champs pétrolifères n'est bien sûr pour rien dans ce traité. Les gens sont mauvaises langues, non ?
Le village d'Outre-Plus-Loin est toujours le meilleur endroit pour
découvrir la soupe au navet...

« Le Dragon et la Princesse ?», allez-vous demander.
Selon C.N.N., ils sont toujours dans la Grotte aux Ossements Rôtis. Désinformation ! Nous pouvons révéler qu'ils ont émigré dans une dimension parallèle, où ils ont connu une émouvante et torride aventure, celle de la Belle et la Bête. Mais c'est une autre histoire...

Morale : Un titre vaut mieux qu'un barbecue !

Hervé

--
hbaudouy@videotron.ca
http://www.eklek.com/herweb/index.html


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L'auteur
Hervé Baudouy

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