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L'Echo du Village - Accueil n°298 - Jeudi 10 juin 2004
Rubrique chronique animée par aucun responsable. Postulez !


Conte défait (1)

Il était une fois une fabuleuse Princesse qui vivait dans un château magique, au cœur d'un pays très lointain, le Royaume d'Outre-Plus-Loin. Ce château magique lévitait tranquillement sur le Lac Tanssia, à jetée de pont-levis de la rive. Mais en cas de danger, il s'éloignait gracieusement vers le centre du lac.

« Comment ? » allez-vous demander. C'est un mystère. C’était ainsi depuis des centaines d'années : un magicien des Temps anciens, le légendaire Perlin-Pinpin, l'avait imaginé et construit. On avait perdu le Manuel utilisateur depuis longtemps. Seul le Roi connaissait les formules pour le manœuvrer, formules qu'il transmettait à son successeur désigné.

La Princesse Sail-Hindion était d'une beauté étourdissante, vertigineuse ; c'était la princesse la plus éblouissante qu'on puisse trouver dans le catalogue de Princesses en Vue. Ses longs cheveux blonds cascadaient sur ses reins — qu'elle avait fort beaux d'ailleurs. Ses grands yeux bleus, habités d'étincelles, et un corps de rêve lui valaient la couverture régulière de Belles Fesses, Belles Gueules, le magazine des Vedettes intellectuelles. Elle entretenait sa forme physique en faisant du jogging tous les matins, à trente centimètres au-dessus des eaux du lac.

Mais elle était si belle, justement, que ses meilleures amies et même ses dames de compagnie la jalousaient. Elle n'avait pourtant que le degré de snobisme requis par son rang. Il lui arrivait même de parler avec des gens du peuple. Si !
Et ses courtisans, enfin ceux qui n'avaient pas de chance avec elle, l'insultaient dans son dos. Nous ne répéterons pas ici ces termes vulgaires. Mais le peuple d'Outre-Plus-Loin l'adorait.
— Elle est si belle, disaient-ils en la voyant passer, fringante sur son poney de course, ou légère et aérienne, dans ses jeans et ses baskets spéciales-lévitation (marque déposée Lévit’ Assec).

Le Roi, son père, était un bon roi ; un très bon roi ; et le peuple le respectait — toutes choses égales par ailleurs. Il est vrai que ses sujets, sans dentiers, mangeaient habituellement l'équivalent d'un navet par jour, alors que le Roi se gavait de dindes rôties, de faisans farcis et de gâteaux au persiflore. Les journaux d'opposition, « L'Hippocampe déchaîné » et la « Licorne frétillante», dénonçaient bien sûr cet état de fait ; mais le Roi et la presse gouvernementale qualifiaient ces attaques de campagnes de salissage, et s'en moquaient comme de leur première barboteuse.
Bien sûr aussi, le Roi guerroyait depuis trois ans contre son voisin du nord, le duc de Khass-Bon-Bon ; tous les jeunes gens de plus de quatorze ans étaient envoyés rejoindre l'armée aux frontières.

Il est également avéré que le Roi avait des goûts sexuels divergents.
Mais, l'un dans l'autre, si je peux oser cette image hardie, c'était un très, très bon roi, au vu des circonstances, de l'époque et du contexte. Pour s'en convaincre, il n'est que de le comparer avec son détestable voisin du sud, le Prince de Labuche de Nauelle. Nous ne détaillerons pas ici les horrifiques dépravations du Prince. À titre indicatif, l'histoire de Sodome et Gomorrhe n'est qu'une bluette, comparée à la vie de cet homme...

Un jour, la Princesse et ses dames de compagnie s'en furent à un raout, à la rivière Sans-Source. Toujours très sportive, elle s'en alla baigner toute nue... Et fut enlevée par un dragon abomiffreux !
Vraiment moche, la bestiole, avec une tronche de virus informatique, ou de steak cuit trop vite !
Nous révélerons ici, en exclusivité, un fait inconnu : une des dames de compagnie fit un croche-pied à la Princesse pour l'empêcher de fuir, puis détala elle-même avec les autres suivantes ! Envers de la beauté ! Drame de la jalousie ! Elle aurait pu léviter, mais elle ne put l'éviter. Ces dames n'en eurent pas moins les cheveux roussis (ce qui lança une nouvelle mode) quand le dragon, qui craignait l'humidité, éternua ; ce qui, par l'effet papillon, provoqua une tempête sur le Lac ; le Château tangua et perdit quelques tuiles...
Dès que C.N.N. (Croyez-Nous, Nom de d'là !) annonça la nouvelle, le désespoir s'abattit sur le royaume comme une marée noire ; le peuple se sentit misérable, orphelin, triste comme une purée qui refroidit. Le Roi dépêcha six de ses plus vaillants chevaliers poursuivre le dragon et délivrer la Princesse. Mais, chaque fois, les pages revenaient avec un seau contenant les cendres chevalières...
Même le Magicien royal, Double d'Oz (ou Dalle Henpante, le samedi soir après le turbin, à la Brasserie du Navet-Au-Court-Bouillon) fut impuissant. Il émit un communiqué pour expliquer que ses charmes étaient incapables de lutter contre le dragon, et que la raison en était couverte par le secret-défense.
Quant aux Fées, elles avaient déserté le royaume depuis longtemps, après une sombre querelle au sujet de leur régime de retraite : il avait été question d'augmenter leur période de cotisations...

C'est alors qu'un Étranger — qui s'appelait Al Haitrangé, Inzenaythe pour les intimes — arriva au village par la diligence de 15 h 12 (huit chevaux, tout confort, cinq portes). Il descendit devant l'Auberge du Navet-Pahonte, en face du Château. C'était, ailleurs, un homme connu. Il avait doublé M. Muscle dans le célèbre film L'haltère ego se déshaltère dans l'altérité, d'après le roman de Marek Halter. En s'étirant, il remarqua un homme qui allait de maison en maison avec un panier d'épinglettes, criant :
— Épinglettes ! Pour vraiment montrer votre tristesse pour la Princesse, il n'y a que mes épinglettes ! Pas cher !
Sur les épinglettes était écrit : « Touche pas à ma Princesse ! »
— Dites-moi, mon brave, dit l'Étranger au vendeur, qu'est-il arrivé à votre Princesse. Est-elle malade?
— Pire que cela, bel inconnu. Elle a été enlevée par le terrible et maléfique Dragon qui vit dans une grotte, là-haut sur la montagne, nom de d'là !
L'Étranger croisa sur sa poitrine les gigots qui lui servaient de bras, des bras musculineux d'haltérophile gavé d'anabolisants. Puis il se gratta le menton, à cause de son acné postjuvénile.
— Enlevée ? Mais cette Princesse, vendeur d'épinglettes, est-elle intéressante, belle ?
— Le mot beauté fut inventé pour elle ! Pour être vendeur, on n'en est pas moins poète.
— Alors, moi, Al Haitranger, je jure, ici et maintenant, que la sauver j'irai, et le Dragon tuerai, et la route poudroierai !
[In petto du Narrateur : il était frais émoulu de l'École des Jeunes Chevaliers Fougueux Quoique Inexpérimentés, ce qui explique bien des choses.]
— Excusez-moi, Al, mais vous patinez dans la semoule avec votre vœu. Je me demande si vous ne venez pas du royaume des Simplets Mono-neuronaux.
— Non, pourquoi ?
— Parce que le Roi a envoyé six chevaliers délivrer la Princesse ; ils sont tous passés au barbecue. Comment pourriez-vous, sans armure et sans épée, réussir là où ils ont cuit ?
— Vendeur d'épinglettes de peu de foi, en vérité je te le dis : j'ai ma tête, mes tripes et mon couteau suisse. Je réussirai !
Sur ces mots, l'Étranger quitta le vendeur ; lequel, incrédule, se mit à rire de l'inconscience de tous ces jeunes godelureaux, vingt’ieux ! Sans débotter, Al s'éloigna du village en direction de la grotte du Dragon....

Cette grotte était plus sombre que la conscience d'un politicien de retour, et sentait le soufre. C'était en fait un entrelacs de galeries, tunnels et culs-de-sac. L'Étranger se guida à l'odeur. Il sentait des os rôtis craquer sous ses pieds alors qu'il s'enfonçait toujours plus loin dans les couloirs de la mort annoncée. Il entendit un gargouillis lointain sourdre des intestins de la caverne, et sentit l'haleine méphitique du Bestiau flotter autour de lui comme un fog londonien.
[Ce moment de pure poésie vous était offert par notre commanditaire Khol-Gate].
Le pied de notre héros heurta quelque chose de dur ; il se pencha : la poignée d'une épée ! Il passa son doigt sur le fil : plus coupant que le rasoir d'Occam !
— Je savais que je trouverai une arme pour abattre cette bête horrifique. Quand nos intentions sont bonnes et notre coeur pur, les forces entières de l'univers nous aident dans nos projets. Je n'aurai pas besoin de mon couteau suisse !
Levant l'épée, il continua d'avancer dans la sombrer puante. Enfin, il parvint à l'immense chambre qui servait de nid au Dragon. La mocheté écaillée se tenait accroupie sur une colline d'ossements cliquetants. Ses yeux étaient noirs, ses écailles couleur de sang séché, et ses griffes aussi longues que des rapières. Une paire d'ailes étaient repliées sur son dos. À chaque expiration, il émettait un jet de flammes orange, ce qui était la seule lumière de l'endroit, et lui permettait d'économiser sur l'électricité.

A suivre...

Hervé

--
hbaudouy@videotron.ca
http://www.eklek.com/herweb/index.html


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L'auteur
Hervé Baudouy

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