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L'Echo du Village - Accueil n°283 - Jeudi 19 février 2003
Rubrique littérature animée par aucun responsable. Postulez !


Mariage à la carte
Méprise de tête

« Mais c’est pas vrai ça ! C’est quand même pas compliqué de lire une carte routière, bon sang !
- Oui, oh ben ça t’arrange bien de me laisser la place du copilote. Comme ça c’est toujours ma faute ! On peut changer si tu veux. »
Furax, je pilai sur le bas côté et lui arrachai la carte des mains. Après un bref regard perdu, je lui jetai sur les genoux.
« Pour savoir où on est, il aurait fallu que je fasse la route du début ; maintenant c’est trop tard. Débrouille-toi pour nous sortir de là rapidement. »
Avant de redémarrer dans un jet de graviers, je vérifiai pour l’énième fois la présence des anneaux dans la poche intérieure de mon smoking. Je repris avant qu’elle ne rassemble ses idées :
« Pour la première fois que je suis témoin, merci bien ! Imagine si on arrive en retard, imagine ! »
Là, j’étais sûr de ne plus l’entendre avant un bon moment. Je lui laissai quelques instants pour replier sommairement la carte et lui lançai :
« Tiens ! Regarde, on est sur la D32, tu trouves ?
- Attends… attends… ça y est j’y suis. Ça y est, oui ça y est, répéta-t-elle d’une voix presque hystérique derrière laquelle je sentais déjà poindre le léger accent de la revanche.
- Oui, bon ben ça va ! Alors, on va où maintenant ?
- C’est à droite au prochain carrefour. Le village est à cinq kilomètres plus loin. Jean a dit que l’église était à l’entrée du village. »
Je sentais bien qu’elle exultait. Elle attendait quoi ? Que j’applaudisse peut-être !!!
« On est pas encore arrivé, c’est pas la peine de crier victoire.
- Tiens regarde ! s’exclama-t-elle sans m’entendre. Voilà le carrefour !
- A droite tu as dit ?
- Oui c’est ça, répondit-elle suffisante.
- OK ! Je mis subitement un coup de volant à gauche et ajoutais : « Avec la chance qu’on a eu jusqu’à maintenant, je crois qu’il vaut mieux que je prenne les choses en mains. »
Je ju-bi-lais ! N’osant pas la regarder, j’imaginais cependant sans peine sa mine déconfite, mâchoire ballante, prête à gober l’insecte qui planait dans l’habitacle.

Je fus un peu refroidi lorsque je vis quelques instants après une forêt drue d’arrières trains bouseux envahir la voie. Le déluge de sarcasmes auxquels je m’accordais déjà à prêter l’échine ne vint pas. J’avais vraiment frappé fort.
Le troupeau bovin n’était pas pressé et nous perdîmes ainsi de précieuses minutes. Cette fois c’était sûr nous serions en retard. Surtout si je n’avais pas pris la bonne direction au carrefour, cette hypothèse m’apparaissant de plus en plus plausible, l’euphorie et les minutes passant. L’assurance que j’affichais lors de mon coup d’éclat n’avait été qu’une façade destinée à détruire l’aplomb de ma femme. Je me sentais de plus en plus mal. Et ceci d’autant plus que la cérémonie avait déjà dû commencer.

Cela faisait quarante-cinq minutes qu’elle n’avait rien dit mais je trouvais maintenant que ce silence était pire et bien plus lourd de signification que des mots. Renfrognée, les bras croisés, le regard perdu dans le paysage qui défilait par sa fenêtre, je l’entendais presque penser : « Alors le petit malin, c’est encore loin ? ».
Comme en réponse à cette interrogation muette, je vis l’espace d’un instant une flèche d’église poindre derrière le dôme verdoyant d’une petite colline. Je me mis à siffloter doucement puis un peu plus fort, tant pour détendre l’atmosphère que pour reprendre de l’assurance. Lorsque je vis réapparaître la flèche, je bombai inconsciemment le torse et lançai en chantonnant : « je crois que nous y sommeuuu ! ».
C’était un peu présomptueux car aux alentours de la petite église, point de place. Les voitures des invités s’étendaient en file indienne sur le bas sur le bas côté sur plusieurs centaines de mètres. Je plantai la voiture et ma femme au bas des marches de l’église. A peine sorti de la voiture, j’entendis les chœurs qui s’échappaient de l’édifice sacré.
« C’est pas vrai ! Tache de trouver une place et rejoins-moi vite !» m’exclamai-je en lançant un œil noir en direction de ma femme sans rien ajouter de plus et je sprintai comme un fou en priant qu’il ne soit trop tard.
Arrivé en haut du perron, j’ouvris les portes à toute volée pour constater avec effroi que les époux en étaient déjà à l’échange des anneaux.
« Je les ai – je les ai – les ai - aiii », entendis-je se répercuter sous les ogives gothiques avant de comprendre que c’était moi qui avais hurlé. Je repris mon sprint indifférent aux regards qui se tournaient vers moi ; Je ne voyais personne sinon la mariée dont j’étais le témoin et qui m’attendait avec impatience. Je freinai de justesse devant elle et lui tendis les anneaux avec le sourire éclatant du sauveur accompli. Elle ne bougea pas. Je me rapprochai, pas de réaction. « Mais vas-y, prends-les bon sang ! qu’est-ce que tu attends ? » Toujours aucune réaction. Je ne pouvais voir ses traits sous le voile de sa coiffe et ne comprenais vraiment pas à quoi elle jouait, à moins que…
« Ecoute, je viens de me taper trois heures de route alors tu me feras la tronche plus tard pour le retard, bouge-toi maintenant ! » Je pris soudain conscience du brouhaha qui m’entourait. Des gens râlaient derrière moi. Aucune voix ne m’était familière. Bientôt je sentis des mains se poser sur mes épaules. Un doute horrible s’insinua en moi. Et puis j’entendis enfin derrière moi une voix que je connaissais, une petite voix insidieuse : « Je t’avais bien dit de prendre à droite au carrefour… »


emmanuel.grison@wanadoo.fr


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Conan-le-barbare

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