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A travers les Clayettes
C’était en 1952 je crois.
Ma vie avait véritablement commencé ce jour-là, ce soir d’orage, avant rien le néant.
Avant rien le néant, aucun souvenir ne venait agrandir le terrain des souvenirs de ma petite enfance.
A travers les clayettes des contrevents fermés, les éclairs illuminaient la chambre aux murs recouverts de papier à fleurs. Georges avait peur, peur de ce bruit, peur de ces coups de tonnerre qui ne revenaient jamais tout à fait régulièrement. Peur de cette grande chambre dont le plafond semblait si haut que même l’armoire semblait ridiculement petite. Dehors l’orage grondait, et les gouttes d’eau tombants sur les volets faisaient autant de martèlements de sabots sur les pavés de l’avenue de Neaugeat.
- Viens petit, avait dit la grand-mère, nous allons regarder l’orage tous les deux. Tu n’as pas peur au moins?
Bien sûr que Georges avait peur, quelle question !
Ses parents étaient partis pour un voyage devant durer plusieurs jours, et avaient confié le petit à la grand-mère Marguerite. Quelques mois plus tôt, Yves le grand-père de Georges, était parti pour un long voyage avait dit la famille, un très long voyage sans doute, car les semaines avaient passé et il n’était toujours pas revenu, alors ce soir c’est avec la grand-mère et l’orage que la soirée s’écoulait au gré des coups de tonnerre et des éclairs flamboyants. Demain il pleuvrait encore et la journée se passerait comme les autres, à tourner les pages d’un journal écrit pour les grands, et à regarder le chat dormir comme un idiot dans le cageot d’oranges posé sous la fenêtre donnant sur la cour.
La grand-mère ne parlait pas beaucoup, à Georges en tous cas. Aux autres bien sûr les discussions semblaient normales, voir parfois chaleureuses quand il était question de l’atelier de papa. Peut-être que le grand-père était trop long à revenir de son voyage, et le regard des yeux bleus clairs, presque transparents de la grand-mère, semblaient ordonner le silence. Georges se demandait pourquoi, mais du haut de ses 4 ans n’avait pas de réponse à donner. Dehors les éclairs se succédaient les uns aux autres et les grondements de canon qui suivaient ne pouvaient pas rassurer le petit Georges.
- Un, deux, trois comptait la grand-mère, il se rapproche, tout à l’heure j’avais compté jusqu’à cinq !
Il se rapproche ! Que veut-elle dire par-là ? L’orage pourrait-il entrer dans la chambre aux murs de fleurs ?
Une année passa, sans autres souvenirs que cette soirée d’orage derrière les clayettes. Et ce fût la veille du grand jour, la grande aventure vers l’inconnu. Tout le monde en parlait, dans les ateliers, à la maison, chez les voisins, tous semblaient attendre quelque chose d’extraordinaire, et inlassablement répétaient les mêmes phrases.
- Ca ne peut pas toujours durer les vacances, avait dit Madame Boucher la voisine, et puis ça va nous
faire du bien de ne plus avoir la marmaille sans arrêt dans nos jambes. Chacun son tour, maintenant c’est les instituteurs qui vont s’en occuper. Ma Marie-Claude c’est sa troisième année,
Et la mère Boucher, comme disait la grand-mère, regardant gentiment Georges, lui demanda :
- Alors Georges, c’est pour demain ? Tu n’as pas peur au moins ?
Encore la peur, mais peur de quoi ? Il paraît que demain c’est le jour de la rentrée des classes et que les enfants quittent la maison. Mais pas pour longtemps, une matinée c’est tout, je ne vois pas pourquoi ils font toutes ces histoires, maman m’a dit en me prenant dans ses bras et en me serrant très fort.
- Je viendrai te chercher à onze heures et demi pour revenir manger à la maison, tu vas voir tu vas trouver plein d’enfants de ton âge dans l’école, tu vas te faire plein d’amis, et tu vas aussi apprendre à dessiner, tu sais la maternelle c’est la première étape vers la grande école pour apprendre à lire et à compter.
Enfin, c’est ce que m’a dit maman, mais pourquoi me serrait-elle si fort ? Et en y réfléchissant, n’avait-elle pas ce regard étrange qu’on parfois les grands quand ils font un gros mensonge ?
Georges resta sur cette mauvaise intuition le restant de l’après-midi. Naviguant entre les bacs de plâtre de l’atelier de moulage, et l’atelier de peinture qui sentait si bon.
En passant près du père Jaccopucci qui tournait et retournait les gros moules de plâtre, il l’interpella avec cet accent italien si étrange pour les oreilles, mais si facile à aimer même si l’on ne comprenait pas tout, car régulièrement il mélangeait les deux langues, le Français et l’Italien, et ce sans aucun scrupule, même papa ne comprenait pas toujours tout de suite ce que le père Jaccopucci voulait expliquer.
- Té voilà lo bambino, démain qué l’écolo…termina l’amousémi, termina !
Mais qu’ont-ils tous, lui aussi rigole pour demain ? Ce n’est pourtant pas son habitude de se moquer de moi, et même avec son mauvais français j’ai compris ce qu’il voulait dire ! Tiens voilà le petit, alors demain c’est l’école, fini de t’amuser, fini !
Georges décida re recommencer un tour de l’atelier. Dans une heure les ouvriers partiraient et le silence se poserait sur les chiens les biches et les marquises en plâtre, alors ce calme donnerait une autre dimension à l’ensemble. Toutes les choses prendraient une proportion différente et deviendraient un peu plus inquiétante.
Un soir Georges s’était promené dans l’atelier pendant que les parents dormaient, seule la lumière de la lune entrait par les grandes baies vitrées tout en haut des murs, alors tout était devenu différent, les dizaines de chiens loups blanc sortis des moules, et bien alignés sur les planches de sapin pour les faire sécher, semblaient aussi froids et tristes que le monsieur mort sur la photo du journal que papa lisait à midi, mais eux, les chiens loups, en plus ils étaient nombreux, et tous pareils, prêt à bondir vers le plancher de béton pour rejoindre Georges. Très vite il se faufila vers l’atelier de peinture, là au moins il y avait des couleurs et peut-être que madame Henriette la dame de la peinture avait décoré les belles dames aux cygnes. Qu’elles étaient belles ces statues, la dame était allongée sur l’herbe et elle caressait le cou d’un cygne blanc, elle avait un regard tellement gentil qu’on avait l’impression que le cygne était son amoureux !
Il y avait aussi les enfants au parapluie, ceux-là étaient marrants, ils se faisaient un bisou sur la bouche sous le parapluie jaune et rouge. Pourvu qu’Henriette ait peint ce modèle pensait le petit Georges, en approchant des cabines de peinture.
C’est au détour d’un chariot qu’il le vît. Pétrifié d’effroi, il resta planté comme tétanisé devant cette ombre gigantesque tendant un bras vers lui comme pour l’attraper. Georges recula et s’enfuit de cet atelier, maudit dans le noir, et pourtant si attirant de jour. Cette nuit-là il fit pipi au lit, et bien entendu tout le monde mis ça sur le compte de la rentrée des classes. Quand au géant de l’échappée nocturne, le lendemain matin, à l’embauche, Eliot le deuxième mouleur, l’attrapa de son cintre, et l’enfila en secouant le plâtre blanc qui le recouvrait. Le vilain fantôme n’était qu’une salopette, déposée la veille à la débauche.
Huit heures, la cuisine sent bon le chocolat mélangé à l’odeur âcre du café chauffant sur le gaz, maman a mis ses habits du dimanche, elle est belle comme ça, elle a un grand sourire mais j’ai deviné que dans ses yeux, il y a quelque chose qui ne va pas, pourquoi a t-elle fait tomber le bol en disant :
- Décidément c’est la journée, il ne manquait plus que ça !
Maintenant que le grand jour est arrivé comme ils disent, j’ai peur de quitter la maison, peur de ne plus y revenir, c’est quoi l’école ? Pourquoi tous ces mystères ? Je me regarde dans la glace du couloir, j’ai les yeux tristes, je ne veux plus y aller, pourtant la trousse toute neuve que papa a acheté, sent bon le vrai cuir, et les crayons de couleurs aussi, ils sentent le bois coupé et la peinture fraîche, les chaussures aussi sont neuves, un peu dures mais maman et grand-mère ont dit qu’il fallait marcher longtemps pour les rendre douces et que le chemin de d’école servirait aussi à cela.
De l’atelier de la rue Mariette à la maternelle de l’avenue de Naugeat, il fallait cinq minutes pour y parvenir. Cinq courtes minutes pour passer devant toutes ces maisons que Georges semblaient découvrir pour la première fois, les yeux grands ouverts sur les façades aux volets gris, sauf celle du docteur, une grande maison bourgeoise aux persiennes et fenêtres blanches. La dame du docteur, c’est comme ça que l’appelait grand-mère Marguerite, était toujours habillée dans des habits du dimanche, et ses cheveux, même le matin, semblaient en permanence sortir des mains habiles du coiffeur. Des gens chics, disaient les voisins, pas causant du tout avec les autres gens de la rue. Pensez ! Un docteur ! Un spécialiste en plus, ça ne se mélange pas à tout le monde. Juste en face, une grande maison, neuve celle-là, pas belle du tout, carrée comme les cubes de bois avec les dessins de mickey. Une porte en bas, une porte de garage, deux fenêtres au-dessus, et encore deux autres fenêtres plus haut. Dans cette maison habitaient deux enfants, un garçon et une fille, pourquoi Georges n’allait-il jamais jouer chez eux ? Ou alors pourquoi ne venaient-ils jamais à la maison ? C’était un mystère mais c’était comme ça. Des fonctionnaires paraît-il ! Grand-mère disait que la dame avait une petite bouche. Ce n’est pas grave ça pensait Georges ! Petite bouche ou grande bouche le principal c’est d’en avoir une ! C’est tellement évident dans la tête d’un petit garçon de cinq ans, que parfois les grands parlent vraiment pour ne pas dire grand chose.
La maison plus haut était une grande bâtisse, aussi grande que la maison du docteur, mais il y avait plusieurs familles qui habitaient là ! Se chamaillaient régulièrement dans le couloir deux ou trois enfants, peut-être plus ! C’était difficile à dire, les gens allaient tous au travail le matin de bonne heure, et on ne les revoyait pas de la journée. Dans cette grande demeure un peu austère avec sa façade grise, elle aussi, mais avec des volets rouges foncés, vivaient quatre familles.
Il paraît que derrière la maison il y avait des jardins que les hommes cultivaient de légumes et peut-être aussi de fraises et de groseilles, des groseilles grosses comme des yeux de lapins, bien rouges, et qui tâchaient les doigts si on ne faisait pas attention en les cueillant.
Une fois chez le grand-père René, Georges avait sali pantalon et chemise, les groseilles étaient bonnes mais pas la fessée qui suivit. Certainement que dans ce jardin les groseilles étaient aussi bonnes, mais pourquoi demander à y aller quand on connaît la réponse.
- Non mon petit, tu vois bien qu’on n’a pas le temps, et puis ces gens on ne les connaît pas assez
pour les embêter chez eux. On verra l’année prochaine.
On arrivait au carrefour de la rue de Fontaubert, encore quelques pas et…ce fût la panique. Un mur de pierre immense, aussi haut que les fenêtres hautes de l’atelier de peinture. Sur le dessus il y avait des tuiles rouges comme sur un toit de maison. Au détour du mur, l’avenue de Naugeat, et là, des enfants et des mamans. En y regardant mieux il y avait beaucoup plus d’enfants qu’au premier regard, car la plupart d’entre eux était tellement accrochés aux robes de leurs mères, qu’ils semblaient se fondre avec elles.
Que va t-il m’arriver pensait le petit Georges, ils pleurent, pourquoi ? Je suis sûr que l’on m’a menti et que maman ne reviendra pas me chercher pour manger à midi. Même cette dame pleure, et celle-là aussi, et celle là également. Moi je ne pleurerai pas, je vais attendre onze heures et demi, et si maman ne vient pas me chercher, je partirai à pied à la maison, après on verra !
Ainsi passa ma première matinée à la maternelle de l’avenue de Naugeat. Je m’en rappelle comme si c‘était hier. Une petite porte de bois peinte en gris clair pour entrer dans la cour, de grands bâtiments sur la gauche avec des marches en pierre qui arrivaient aux genoux, devant les marches, des pavés biens ronds à force d’être usés par les sabots des enfants, et au milieu de la cour du sable jaune bien dur, qui arrachait la peau des genoux des coudes et du menton quand on se cassait la figure. Les deux murs de côté se rejoignaient pour former une pointe, et au milieu de celle-ci trônait un arbre centenaire, l’écorce polie par les petites mains des élèves. Cette arbre allait devenir mon plus fidèle compagnon. Oh certes ! Un peu isolé du reste de la cour, mais de là je pouvais regarder les autres, et choisir ceux qui allaient devenir mes futurs copains.
Enfin c’est comme ça que Georges voyait la vie, la regarder de loin pour se faire une idée, et attendre pour prendre une décision. C’était sa perception des choses du haut de ses cinq ans. La suite lui prouva que le fond de la cour, n’est pas toujours la meilleure place, et c’est plus souvent qu’a son tour qu’il fût obligé de monter en première ligne. Mais ça c’est une autre histoire.
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Les mots les mots, ils sont beaux les mots quand ils font un beau mariage. Ils nous permettent de voyager tout en restant assis sur le muret d’un chemin creux. J’espère que tu as passé une bonne journée avec moi…dans l’atelier, et dans la cour.
Gazo.
Gerard Georges BRETON
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