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L'Echo du Village - Accueil n°217 - Jeudi 21 novembre 2002
Rubrique littérature animée par Médée (version originale)


La chasse.

Un filet de salive s’étire à la commissure de mes lèvres. Courbé, crispé, j’attends le prochain jet de vomissures qui viendra souiller de petits morceaux de déjeuné à peine mâché, mes chaussures neuves et le tronc de l’arbre sur lequel je me suis appuyé.

Un filet de salive s’étire à la commissure de mes lèvres. Courbé, crispé, j’attends le prochain jet de vomissures qui viendra souiller de petits morceaux de déjeuné à peine mâché, mes chaussures neuves et le tronc de l’arbre sur lequel je me suis appuyé.
Cela fait un an, depuis mon dernier anniversaire, que j’at-tends ce jour. Un an que mon père m’a promis : « A seize ans, je t’emmènerai pour ton baptême de chasse ».
Un an d’attente, et voilà, hier le grand jour était enfin arrivé et déjà, après seulement deux jours, je me retrouvais plié en deux, le cœur au bord des lèvres, le corps révulsé à la vue de tout ce sang ; une vraie boucherie.
Un an que j’attendais, et maintenant il était évident que je ne retournerais jamais à la chasse, ni avec mon père ni avec personne d’ailleurs.
Mais il faut bien dire que durant ces deux jours, rien ne s’était passé comme je l’avais imaginé dans mes rêves agi-tés de chasses miraculeuses et abondantes.
Déjà hier, dès les premières secondes j’avais été touché par une espèce de sentiment de honte, de ridicule au mo-ment du lâché de gibier. Voir tous ces chasseurs, à qui je voulais ressembler, courir après ces lièvres ou ces oiseaux pour essayer de les effrayer, de les faire détaler ou voler pour ensuite pouvoir les tirer, m’avait semblé surréaliste, décalé. Pourquoi ne pas les égorger et les accommoder tout de suite avec une bonne sauce plutôt qu’organiser ce simulacre, cette parodie de chasse ? Je n’avais osé m’en ouvrir à mon père de peur de le chagriner, lui qui était si fière de ma présence à ses côtés. De toute façon, je connaissais la réponse par cœur : « Ainsi le gibier à sa chance … ». Sa chance, oui, s’il ne s’assommait pas avant à une branche en essayant gauchement de s’y poser !
Mais tout de même, voir ses faisans venir à moi, pleins de confiance, comme pour réclamer leur pitance, cela me fai-sait drôle.
D’ailleurs, et ça non plus je ne l’avais pas avoué à mon père, mais je n’avais pas pu faire autrement que de rater ce lièvre en tirant juste derrière pour l’amener à bouger au moins un peu, et pouvoir ainsi le tirer de ma seconde car-touche. A cet instant, j’avais encore le choix : lire la honte dans le regard de mon père ou dans le mien, face à la glace. En fait, mon hésitation n’avait était que très brève, car c’est un tout autre regard qui s’alignait dans ma mire : au lieu de détaler en écho à ma première détonation, l’animal contemplait bêtement dans ma direction, oreilles rabattues, le regard en point d’interrogation. Alors la se-conde cartouche n’avait pu faire autrement que d’aller s’écraser un peu trop devant lui… Au grand damne de mon père.
Pourtant, il n’avait pas de quoi pavoisait non plus. En deux jours il n’avait pas fait mieux que moi et j’avais eu le temps de surprendre les regards moqueurs et entendus des au-tres chasseurs à son égard.
Je me trouvais désormais dans un état d’esprit tout à fait différent de celui qui m’avait habité les premières minutes de mon arrivée au petit cabanon de chasse d’un des amis de mon père. J’étais, et serai pour le restant de mes jours, du moins je le supposais, en divergence profonde avec les vertus de la chasse prônées par des chasseurs extrémis-tes qui m’apparaissaient maintenant comme des fanati-ques irréfléchis : la vie au grand air, la communion avec la nature, la protection et l’entretien de l’environnement, l’assainissement de la faune par élimination des animaux les plus faibles ou malades. Tu parles !!! Foutaises !!! On se chargeait bien de les affaiblir avant en lâchant des ani-maux de batterie.
Non ! je ne retournerai plus à la chasse ni avec mon père, ni avec personne…
De toute façon, personne ne voudrait plus de moi à ses cô-tés : j’avais commis une faute de débutant, que j’étais du reste, mais qu’on ne me pardonnerait jamais. Je le savais par cœur pourtant : on tire les lièvres vers le sol et les vola-tiles vers le ciel, mais jamais O ! grand jamais on ne doit ti-rer à hauteur d’homme. Je le savais, oui, mais sous la pression de mon père désireux de me voir avec mon pre-mier trophée et pour rattraper mes tirs manqués je m’étais trop précipiter et avais fait feu à l’horizontal sur une perdrix.
Bien sûr je l’avais eu, mais personne ne me referai plus confiance.
Je n’irai plus à la chasse avec mon père…
Il se tenait dans les futaies, juste derrière ma proie et avait pris en pleine tête le reste de la volée de plomb qui ne s’étaient pas enfoncés dans la chaire tendre du volatile.
Il gisait là, à mes pieds, le visage parsemé de petits trous rouges, suintants tels les boutons d’un adolescent frappé par la puberté. Aussi incongru que cela puisse paraître en cet instant, je ne pouvais m’empêcher de repenser à cette chanson enfantine : « ce matin, un lapin, … ».
Des pas se rapprochaient. Je devais presque faire un effort pour ne pas la fredonner et réprimer le fou rire incontrôla-ble que je sentais monter en moi. Il faut dire que le chagrin était pour l’heure anesthésié par la colère que je ressentais envers mon père : je lui en voulais de m’avoir trompé pen-dant tant d’années sur l’intérêt que pouvait avoir la chasse.
Sur un point pourtant il avait vu juste : l’assainissement des espèces…, l’élimination des plus faibles. Nous ne devions, ni lui, ni moi, être fais pour la chasse.
« Ce matin, un lapin… ».



Manu8@wanadoo.fr


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