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L'Echo du Village - Accueil n°207 - jeudi 12 septembre
Rubrique International animée par cosmoledo


Au Vietnam, 1954. Huitième épisode
Evacuation du front. Séjours dans les centres de blessés dans la forêt.

Résumé des chapitres précédents. L’auteur, alors jeune médecin militaire frais sorti des écoles, est arrivé au Vietnam, indépendant sous l’empereur Bao Dai aidé par la France, en guerre civile contre les partisans de l’Est. Il est grièvement blessé et reste trois jours sur le front, capturé par l’adversaire.

Après le troisième jour, je fus relevé et porté sur des brancards d'étape en étape, d'un lieu de rassemblement des blessés à l'autre. Les quinze premiers jours, j'ai bénéficié de la protection invisible de mes "PIM" (1). Je n'en aurais rien su si l'incident suivant ne me l'avait pas révélé. J'étais étendu sur un bas flanc de bambou. Un homme s'approcha de moi et me dit d'un air coléreux: "Moi ancien PIM, Français pas bons." Immédiatement, Un autre Vietnamien sortit du couvert, invectiva l'homme et disparut de nouveau. Le premier se mit au garde a vous et me dit: "Pardon mon Lieutenant. Cet homme est un de vos anciens PIM. II m'a dit que vous êtes très bon". Quelques jours après, tous mes anciens PIM libérés me quittaient. Je ne pourrai plus profiter de leur protection occulte Ils ont tous défilé devant moi, et chacun m'a demandé "Ca va ?" C'était la courte phrase que je prononçais dans les jours qui avaient précédé le combat chaque fois que je passais devant eux. Ils avaient retenu ces seuls mots de Français. On leur en avait expliqué le sens et la bienveillance de ces mots. Ils avaient sollicité et obtenu la permission de me manifester à leur tour cette bienveillance. Bien sûr, je n’ai pas manqué de leur répondre que tout allait très bien.

Dans chaque centre de rassemblement de blessés (Ils les appelaient "hôpitaux de brousse"), j'ai eu les rapports les plus courtois possibles avec les officiers de santé qui ont assuré mes soins Ils ont fait ce qu'ils ont pu avec leur connaissance et leurs moyens. Ils ont réduit mes fractures, très habilement, mais malheureusement sans anesthésie et moyennant beaucoup de douleur. Puis ils ont immobilisé ma cuisse par des attelles de bambou et des bandes. II aurait été probablement possible, avec mes connaissances à moi et les mêmes matériaux, de confectionner une attelle mieux adaptée, dite "de Brown". Cet appareil très simple, en plan incliné genou fléchi, aurait maintenu genou, jambe et pied en ligne avec mon corps, en long comme en rotation. II était compatible avec les séjours sur le sol et sur les bas flancs, lits primitifs en tresses de bambou sur lesquels nous reposions lorsque nous avons été assez éloignés du front. I1 n'aurait pas empêché le transport en brancard. Les attelles qui m’avaient été placées ne pouvaient pas maintenir la rotation. Le bras de levier ne s'y prêtait pas. Le serrage et les arêtes de bambou arrêtaient 1a circulation. Il me fallut tout enlever. Tout cela ne relève que de la supposition. Aujourd'hui encore, je constate à quel point les attelles ne sont pas au point. Il est possible que, même avec les moyens modernes actuels, une telle fracture ne puisse pas être maintenue autrement que par la chirurgie lourde. Un jour, un officier de Santé me demanda "Content couper ?" Je refusai l'amputation et bien m'en a pris. Je conserve toujours ma jambe, courte, déformée, douloureuse, mais mienne.

Dans les centres de rassemblement des blessés, j'ai eu des rapports excellents avec mes voisins, soldats vietnamiens de l’autre armée blessés. J'apprenais le Vietnamien à grande vitesse. A la prise de contact, la phrase qui revenait toujours était "An coem, chua ? (As-tu déjà mangé du riz ?)" Un jour, Un officier de santé s'approchant, je me hasardai à lui demander "An coem chua ?" I1 eut un large sourire et me répondit "An coem roi". (J'ai déjà mangé du riz). Plus tard, on m'a expliqué le sens de ces phrases. Avant la présence française, la société vietnamienne, surpeuplée, a évolué pendant des siècles au milieu des famines. La meilleure formule à adresser à un ami était de lui souhaiter d'avoir bien mangé. Il y a très peu de temps, j'ai constaté à la vue de documentaires sur la Chine que ce genre de formules est toujours en usage actuellement, et qu'il l'est également en Chine. L'usage de la langue vietnamienne m'a également réservé d'autres surprises, souvent désagréables. Ainsi, certaines expressions usuelles du côté français étaient perçues comme colonialistes ou dépréciatives de l'autre. Ainsi, j'ai reçu des insultes et des coups dont je n'ai pas toujours perçu le sens.

L'acheminement vers le camp de prisonniers définitif s'est fait par portage sur un brancard. Les étapes étaient d'une trentaine de kilomètres. Les porteurs ne marchaient pas.
Ils couraient. Lorsque deux porteurs étaient fatigués, deux autres les remplaçaient. Un cinquième coureur, habillé très simplement, comme les autres, ne portait rien. I1 parlait un Français impeccable. C’était un officier politique, sans doute. Un jour, bercé par le balancement du brancard et par l'apparence de paix environnante, je me surpris à fredonner. On ne s'habitue peut-être pas à tout, mais à beaucoup de choses même dans ces circonstances où il persistait à ne me rester que peu de chances de survie. En 1945, peu après la libération de l'occupation de la France par les Allemands, j'avais fait partie d'une chorale. Les chants russes étaient alors en vogue. Sur mon brancard, je fredonnais à mi-voix un chant russe. L'officier psychologique, qui était tout près, me dit "Vous connaissez des chants russes. Connaissez-vous Souliko ?" Je connaissais Souliko qu'avec ma chorale, j'avais chanté à la radio. - Mais, dis-je, je ne voudrais pas offenser ces jeunes gens qui s'exténuent à me porter. -Au contraire, me dit-il, ce sera de votre part un remerciement. Je chantai "Souliko" aux balancements du brancard. Après le dernier couplet, les porteurs me déposèrent, très doucement. Ils défilèrent, chacun en me serrant la main pour me remercier d'avoir chanté pour eux. J'étais surpris par cette attitude, agréable mais inattendue. Je n'avais rien lu de tel dans le magazine : "Indochine Sud Est Asiatique". J'appris plus tard la signification de cela. En pays communiste, chanter correspond à exprimer sa joie, sa satisfaction. J'étais censé exprimer ma satisfaction d'être prisonnier d'un état dont la mansuétude s'étalait. Et en fait, je n’avais pas à me plaindre du traitement qui m’était octroyé.

(1). PIM : Prisonniers Internés Militaires. Hommes en âge de porter les armes capturés dans les villages ralliés à l’adversaire. Ceux qui refusaient d’être mobilisés dans l’armée de Bao Dai étaient considérés comme prisonniers, et certains intégrés dans les régiments comme porteurs.

Jacques cheneau
cheneaucor@free.fr
http://clinique.le-village.com/checor


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Jacques cheneau

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