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L'Echo du Village - Accueil n°206 - Jeudi 5 septembre 2002
Rubrique littérature animée par Médée (version originale)


La Corrida

Je m’éveille. J’ouvre les yeux... enfin je crois car je ne vois rien. Le noir parfait. Je n’ai aucun repère. Je ne sais pas où je suis. Ni comment j’y suis arrivé d’ailleurs. Je n’ai aucun souvenir précédent ce sommeil. Suis-je en prison ? Me suis-je évanoui ? Je ne sais.

Qui je suis, ça je me le rappelle : José Le torero. Sous ma tête je reconnais l’odeur du foin. Sans doute me suis-je assoupi dans un toril.
Soudain la lumière jaillit au bout d’un couloir sans fin. A cet instant, je prends conscience d’un bruit sourd et ininterrompu qui occupe la totalité de l’espace. Un peu comme le bruit d’un avion qui resterait suspendu au-dessus de ma tête.
Je m’approche de la lumière et débouche dans une arène. La foule qui gronde applaudit en m’apercevant. Je suis rassuré. J’ai dû m’endormir avant ma prestation dans l’arène. Je constate, un peu plus loin la présence de mes amis : Pablo et Juan les banderilleros ainsi que Carlos qui sera chargé de détourner le taureau si ma vie est en danger. Je sais qu’il n’aura pas grand travail aujourd’hui, je me sens en pleine forme. Je suis José, LE torero.
Je ne me souviens toujours pas comment je suis arrivé dans ce toril. Je vais m’en enquérir auprès de Pablo qui d’ailleurs me fait signe d’approcher.
Mais alors que j’arrive à sa hauteur, Pablo s’efface. Une douleur sourde me vrille le dos. Mes jambes me trahissent. Je me retrouve le nez dans le sable.
Est-il fou ? Que lui prend-il ? Je me redresse. Chaque geste est une souffrance. La banderille ondule, me fouillant un peu plus l’échine. Je m’avance vers Juan pour lui demander des explications quant au geste de Pablo et surtout pour qu’il ôte cet objet de torture planté dans mon dos ruisselant de sang.
Mais lui aussi s’esquive. Nouvelle douleur. Nouvelle chute. Je hurle. Je vois Carlos un peu plus loin, immobile. Impavide. Mais que se passe-t-il donc ? Auraient-ils décidé de m’assassiner devant des milliers de personnes ? Ahurissant.
Je me redresse une nouvelle fois pour faire face. Soudain je crois comprendre ce qui se trame : un cauchemar. Je sui dans mon lit et aujourd’hui, c’est moi qui subirait le coup d’estoc fatal.
Mais est-ce vraiment un cauchemar ? Il y a pourtant cette douleur intolérable qui, elle, semble n’être que trop réelle. Je n’ai pas le temps de réfléchir plus avant : une troisième douleur m’arrache un jet de sang.
Mes yeux fixent cette ombre posée sur la poussière de l’arène : deux cornes, quatre pattes, un corps puissant surmonté de trois dards ondulant au moindre mouvement.
Rêve ou réalité ?
Quatrième douleur...
RÊVE OU REALITE ????
Cinquième douleur...
Plus le temps d’atermoyer. A ce rythme, je serai mort avant d’avoir conclu. Alors dans le doute, je m’élance vers Carlos pour lui crier qui je suis vraiment, et en priant le ciel qu’il m’entende à travers le brouhaha de la foule.
Une véronique, une esquive, un éclair rouge, plus personne. Je me retourne. Il est là à me fixer sans ciller.
Je m’élance de nouveau.
Esquive. Rouge. Rien !
Troisième, quatrième, cinquième tentative...
Esquive. Rouge. Vent. Vide.
Ils ne comprennent pas. Je vais devoir vendre chèrement ma peau en espérant que tout rentre dans l’ordre avant qu’un drame ne survienne ; jusqu’à ce que je sache si je rêve ou non. Heureusement, je connais le métier. J’ai peut-être une chance de faire durer le spectacle.
Pourtant, je sens le poids de la fatigue sur mes larges épaules. L’épuisement me gagne, la vie s’écoule sur mon échine. Déjà, Carlos est face à moi. Il me regarde. Il m’attend. Sa main est prolongée de l’épée meurtrière. Il ne tremble pas. Que dois-je faire ? Si je charge c’est la mort, si je ne bouge pas, d’impitoyables et cruelles banderillas viendront écorcher ma chair. Cette douleur est insupportable. D’un côté la mort, piètre délivrance, de l’autre la souffrance. Choix sadique. La colère m’envahit. Je leur en veux de ne pas comprendre. Je leur en veux de m’humilier ainsi.
Alors je rassemble mes forces et mon courage et je lance ma dernière charge. Mais je ne vise pas la muleta. La mise à mort peut commencer...

Un éclair ! Je suis aveuglé !
Le voile devant mes yeux se dissipe peu à peu. Je distingue une épée juste devant mon visage, une main... Ma main ! Ca y est c’est fini ! Je suis redevenu moi-même. Je suis de nouveau José LE torero !
C’est alors que je vois cet énorme taureau fondre sur moi. Un frisson me parcourt. Je sais qu’il est trop tard. Pas le temps d’esquiver. Ses cornes vont m’embrocher, me faire exploser comme un fruit trop mûr.
Je crois tout comprendre. Quelqu’un, un Dieu, une force mystique à voulu me punir de tout ce sang versé, me faire connaître les affres de la souffrance que j’infligeais à ces pauvres bêtes. Ce changement de dernière seconde que je souhaitais est maintenant la pire des choses qui pouvait se produire. Je connais désormais le calvaire de la bête et la défaite de l’homme.
Déjà, je sens le souffle de l’animal. Pas le temps de me signer. A quoi bon d’ailleurs. Je ferme les yeux. Adieu ! Choc, douleur, néant...




Manu8@wanadoo.fr


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