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L'Echo du Village - Accueil n°204 - jeudi 22 août 2002
Rubrique International animée par cosmoledo


Au Vietnam, 1954, cinquième épisode
Le combat

Rappel du chapitre précédent. L’auteur, alors jeune médecin militaire frais sorti des écoles, est arrivé au Vietnam, indépendant sous l’empereur Bao Dai aidé par la France, en guerre civile contre les partisans de l’Est. Au sein d’un régiment entièrement vietnamien, il s’est engagé profondément dans les lignes ennemies.

Vers les trois heures du matin, des rafales éclatèrent en contre bas, dans le fossé. Je me levai pour demander s'il fallait y aller. On me répondit que l'on m'apporterait les blessés. Je ne vis rien venir. Plus tard, j'ai cru comprendre que les "sonnettes" avaient été tuées ou capturées. Les ennemis s'étaient alors installés le long du fossé.

Peu avant l'aube, une mitrailleuse tira sans discontinuer. Les balles passaient à quelques centimètres au-dessus de ma tête. Heureusement, j'étais provisoirement protégé par la crête du pré. Les obus de mortier éclataient de toutes parts. Après un temps qui me parut très long (quelques minutes, un quart d'heure ?), un blessé m'appela, le lieutenant G. Je rampai vers lui. Il demandait un garrot. Je l'examinai à la seule lueur des balles traçantes qui passaient sans arrêt, tout près. je vis que son bras, bien que déchiqueté par une balle de mitrailleuse, ne saignait pas. En pleine nuit, au milieu du combat, j'aurais placé un garrot s'il avait été utile. Il suffisait de dégrafer ma ceinture. Mais un pansement, comment le chercher, comment le placer ? Un pansement, à l'encontre du garrot, n'est jamais urgent à quelques minutes. Je présentai mes excuses au lieutenant de ne pouvoir rien pour le moment. Il continua à donner ses ordres : "Mortier de 80, tir numéro un ! «

Dans I'impuissance où je me trouvais, je sortais la tête de temps en temps de mon trou-abri. Une fois, j'entendis une détonation toute proche, à deux ou trois mètres. Mon casque résonna comme une cloche sur laquelle on aurait jeté une volée de gravier. Je poussai un cri. Mon visage était criblé d'éclats. L'un d'eux avait percé le pavillon de mon oreille. Les autres sont restés sous la peau deux à trois mois. Ils y ont fait un peu d'infection. Je les ai retirés un par un, avec mes ongles, sitôt que, centrant le petit abcès que chacun avait créé, ils sont devenus accessibles.

Brusquement, tout bruit cessa. Mes infirmiers vietnamiens détalèrent sous mes yeux vers le fort. Nous verrons que cela ne les a pas servi. Je ne savais que penser, et, naïvement rassuré, me demandais que signifiait cette "paix". Les militaires chevronnés riront certainement à cette lecture. Mais mon inexpérience du combat était totale. A ma gauche, le lieutenant blessé cria : "N. de D, quand ils arrêtent de tirer.. Mortier de 80, tir numéro 1 !" Mais il semble que ses hommes avaient déguerpi aussi. II cria quelque chose comme "on s'en va !" et partit lui aussi vers le fort. J'ai su par la suite qu'il a été sauvé.

Pourquoi avais-je été placé en première ligne ? Bien évidemment, en cas d'attaque comme elle s'est produite, je n'avais qu'une chance très mince de survivre et aucune d'échapper à la captivité. Mais le fort était très petit. Les six cents combattants ne pouvaient y tenir sans se gêner mutuellement. De plus, une telle concentration d'hommes dans si peu d'espace aurait constitué une cible encore meilleure pour le tir concentré des mortiers et de la mitrailleuse. Les pertes auraient été beaucoup plus considérables. Il est probable que les nôtres auraient perdu la bataille. Notre chef a assumé ses responsabilité en exposant de façon particulièrement dangereuse un certain nombre de ses hommes sur le pré. Le sort lui a donné raison puisqu'il a gagné la bataille, à un contre vingt. Je n'ai pas à lui vouer une rancune particulière, car l'essentiel était cette victoire. Nos camarades sacrifiés ne sont pas morts pour rien.

A ce stade, j'aurais pu partir aussi, Mais j'avais reçu l'ordre formel de rester sur place. Le Chef de Bataillon m'avait précisé que tout repli gênerait les combattants du fort. Personne ne m'avait donné d'ordre de repli. Je restai donc. Quand je tournai la tête de la direction du fort vers celle du pré, je vis une ligne d'une dizaine de silhouettes demi-couchées. Au milieu, la mitrailleuse, alors silencieuse. A côté, celui qui paraissait être le chef de l'attaque, vraisemblablement commandant ou colonel. A côté de lui, un téléphoniste à qui il donnait des ordres, à haute voix. Je me souvins encore de la particularité de la langue vietnamienne. Elle ne peut pas être chuchotée.

Je me levai et fis deux ou trois pas. J'entendis ce que je pris pour une explosion. La terre me parut monter vers mon visage et je me retrouvai couché. Dans une première fraction de seconde, je crus que j'avais sauté sur une mine. Puis je revis les principaux épisodes de ma vie. Puis je passai en revue ce qui allait survenir si par extraordinaire je survivais. Ceci dura au maximum une seconde. Puis je me rendis compte que je n'avais pas sauté sur une mine. C'est un soldat qui m'avait tiré dans le genou. Le soldat, ou un autre du groupe des assaillants, que je voyais distinctement, demi-courbés, à présent, arrivait. "Di di maulen ! (Avance, et vite !)" me dit-il en me désignant la direction du fossé. "Khong di, duoc ! Bi tuong. Xuong Gai ! Je ne peux pas marcher, Je suis blessé. Os cassés " Di di", répéta-t-il en montrant son fusil. Je lui dis d'attendre, que probablement un ami me porterait. Incroyable mais vrai, le soldat attendit. Puis le fusil se rapprocha de ma tête. J'allais être achevé, comme tant d'autres, dans les mêmes circonstances. A l'assaut, on ne laisse pas derrière soi un ennemi vivant. Même gravement blessé, il peut avoir conservé son arme et s'en servir. A ce moment, on entendait de toute part "Lai day !" (viens ici) Cette expression, je l'avais apprise peu auparavant. Je ne l'oublierai jamais, ni les tons sur lesquels je l'ai entendue prononcer plusieurs fois en ce moment. Ceux qui venaient ici, c'était mon ordonnance, d'autres infirmiers et des PIM (1). Je criai à mon ordonnance "Porte moi, mon vieux". Les PIM accoururent vers le soldat et dirent "Ong Doctor ! Ong tot lam ! (C'est le médecin. Il est très gentil !)". Le soldat releva son fusil. "Vous le voulez, prenez le !" J'étais provisoirement sauvé.

(1). PIM : Prisonniers Internés Militaires. Hommes en âge de porter les armes capturés dans les villages ralliés à l’adversaire. Ceux qui refusaient d’être mobilisés dans l’armée de Bao Dai étaient considérés comme prisonniers, et certains intégrés dans les régiments comme porteurs.

Prochain épisode : Le franchissement de la ligne.

Jacques cheneau
cheneaucor@free.fr
http://clinique.le-village.com/checor


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Jacques cheneau

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