Au Vietnam, 1954
Epopée d'un blessé grave porté à dos d'hommes sur six cents km
Ce récit est rigoureusement véridique. Fin 1953, l’auteur, jeune médecin militaire, arrive au Vietnam. Ce pays nouvellement indépendant est alors le siège d’une guerre civile, l’une des faces de la guerre froide. Il y a les partisans de l’empereur Bao Dai aidés par la France et les partisans du bloc de l’est, dirigés par Ho Chi Minh. Parachutiste, l’auteur participe immédiatement aux opérations les plus dangereuses. Au bout de deux mois, grièvement blessé, il est recueilli par l’adversaire et transporté à dos d’hommes à travers six cents kilomètres de brousse. Dans ce premier chapitre, il énumère les raisons qui l’avaient conduit au Vietnam en guerre.
En 1954, la portion du Vietnam contrôlée par le gouvernement Bao Dai aidé par la France se rétrécissait au fur et à mesure qu’affluaient le matériel et les troupes chinoises, désengagés de la guerre civile, puis de celle de Corée. Bao Dai, qui avait obtenu une indépendance totale assistée par la France, avait constitué une armée où des conseillers français officiaient. J’étais l’un de ceux-là. Nous nommions nos adversaires « Viet Minh », nom d’une ligue anti-française constituée par le chef ennemi Ho Chi Minh dans les années 40. Mais eux-mêmes refusaient cette dénomination, trop restrictive à leurs yeux. Ils se désignaient comme le seul gouvernement légal. Ce gouvernement avait été créé par les Japonais après l’armistice, alors qu’ils détenaient les Français et voyaient d’un bon œil, dans leur défaite, les ennuis qu’ils créaient à certains de leurs vainqueurs. Au moment où j’étais dans le pays, les sujets de Ho que nous appelions le « Viet Minh » revendiquaient le seul titre de « Vietnamiens », que leur disputaient les sujets de Bao Dai.
"Pourquoi venir ?". Cette phrase, je l'ai entendue si souvent en captivité, dans la jungle, la rizière et les villages, que je voudrais y répondre encore une fois, comme je l'ai fait alors.
A cette époque, nous étions, jeunes Français, fiers de nos alliés de l'empire. C'était une mosaïque de peuples divers qui s'acheminaient avec nous vers l'égalité des droits et la modernité. Les Français avaient apporté aux personnes originaires des pays qu'ils protégeaient beaucoup d'avantages, entre autres l'aide médicale, la paix et l'éducation par l'école. Mais ces avantages contenaient des inconvénients majeurs qui ne pouvaient être résolus qu'avec beaucoup de temps, d'organisation et au prix d'importants changements de mentalité. Paix, soins médicaux, forte diminution du cannibalisme en Afrique s'accompagnaient d'un accroissement de population massif qui réduisait à néant les efforts de la France pour améliorer le niveau de vie des populations. Est-ce à dire que la France aurait dû priver les populations de soins médicaux, cultiver le cannibalisme et laisser les tribus se massacrer entre elles comme elles le faisaient auparavant et ont recommencé à le faire depuis en beaucoup d'endroits, de l'Afrique et d'ailleurs ? Certainement non. Un équilibre se serait dégagé à long terme. L'élan était donné, mais il a été cassé par la décolonisation. Depuis, les peuples anciennement sous tutelle vivent beaucoup moins bien que du temps de la présence française. Il n'y a pas d'exception. Nous déplorons tout particulièrement la disparition des écoles de brousse en beaucoup d’endroits d’Afrique.
Le deuxième motif de mon arrivée au Vietnam était, tout simplement, que j'obéissais à des ordres. C'était avant tout déclenchement d'hostilités, en pleine paix, que je m'étais engagé dans l'armée. Si la guerre avait sévi alors, ne pas s'engager aurait été lâche. Une fois engagé, et une fois la guerre installée, l'esquiver aurait été plus lâche encore. On m'avais inculqué la volonté de servir (mieux que se servir, mieux que se faire servir). C'est pour servir au mieux que j'avais suivi, seul de ma promotion, pendant mes vacances, l'école de parachutisme. J'étais pleinement conscient que le danger en cas de guerre était multiplié par plusieurs unités dans les troupes aéroportées. Je l'ai accepté. J'en porte encore la preuve par ma blessure qui, avec l'âge, devient un peu plus douloureuse chaque jour.
"Pourquoi venir ?" J'avais trouvé une troisième réponse dès mon arrivée au Vietnam. C'était l'amitié. Nous avions avec les Vietnamiens qui nous côtoyaient des relations agréables, sans la moindre servilité. Ces gens, il fallait les défendre. On sait ce qu'il est advenu de ceux qui n'ont pas pu bénéficier jusqu'au bout de notre protection.
Il est une quatrième réponse c’est l'indépendance totale de son pays obtenue par Bao Dai trois ans avant mon arrivée. Le Vietnam serait resté lié à la France. Il aurait continué à s'épanouir, à se moderniser, à s'équiper pour le plus grand profit mutuel, surtout celui des habitants du pays. Nous serions revenu un siècle en arrière, au temps de l’Evèque d’Audran, Monseigneur Pineau de Béhaine. Il aimait passionnément le Vietnam et les Vietnamiens, et avait obtenu non sans beaucoup de peine du gouvernement français un traité d’alliance mutuelle qui protégeait alors le Vietnam contre ses ennemis de l’intérieur, notamment les pirates, et ceux de l’extérieur, peuples limitrophes qui menaçaient le pays en permanence. Bao Dai avait, ai-je lu, sollicité Ho Chi Minh pour qu'il se joigne à lui pour diriger le pays. Mais cela impliquait deux conditions qui, pour Ho, étaient d'insurmontables écueils. D'une part, le Vietnam aurait dû quitter son appartenance au bloc communiste, en cette époque de guerre froide où le monde était scindé en deux blocs rivaux. En deuxième lieu, Ho aurait perdu sa suprématie absolue. Il n'a donné aux propositions de Bao Dai aucune réponse.
Prochain épisode. Arrivée au Vietnam et premier engagement. Dien bien Phu.
Jacques cheneau
cheneaucor@free.fr
http://clinique.le-village.com/checor
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