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L'Echo du Village - Accueil n°163 - 25 octobre 2001
Rubrique société animée par Floriet


Francophonie ? Oui, mais pas d'abus
Parfois l'original a meilleur goût

Défendre la francophonie, utiliser des mots français de préférence à ceux inutilement importés, oui. Mais il faudrait profiter des indispensables mots nouveaux pour unifier les langues, ne pas créer des néologisme plus ou moins barbares. Je demande aussi aux partisans des parlers locaux de ne pas créer des exclus « zérolingues ». Il faut unir les hommes, et non les séparer.

On veut défendre la francophonie, moi aussi. On voudrait combattre l’Anglais comme langue universelle. Je n’aime pas l’Anglais. J’ai écrit un livre scientifique, publié en huit langues dont trois écrites directement, mais pas en Anglais. Pourtant, il faut bien une langue universelle et il y en a une. Force m’est d’accepter l’Anglais. Je passe le tiers de ma vie hors de France et suis bien content, en Chine, en Pologne, en Hongrie, en Roumanie ou ailleurs, de me faire comprendre et de comprendre presque tout et presque partout.

Il y a des doublets inutiles. On démarre son ordinateur au lieu de le « booter ». Je préfère parler de pilotes de périphériques plutôt que de « drivers ». Le mot « smart », importé dans les années 50, n’a pas tenu. Il n’apportait pas de nuances suffisamment accusées pour doubler ou remplacer le mot « élégant ». Mais je m'insurge contre la volonté de créer des mots nouveaux à la place de mots irremplaçables importés. Il y a l'exemple du mot "pipe line". Un ministre a jadis promu une loi obligeant à le remplacer par "oléoduc". Pour respecter l’étymologie latine du néologisme, il aurait fallu écrire « oleoduc », sans accent. Ce mot est pédant, impropre parce que ce n'est pas de l'huile que transporte l’objet. Comble, c'est un anglicisme, car les Anglais utilisent le mot "oil" comme synonyme de « petroleum » alors que les Français ne font pas de même pour le mot « huile ». Par ailleurs, je ne trouve pas très honnête de profiter d’un progrès en en rayant la paternité à ses auteurs dans le vocabulaire. D'aucuns voudraient remplacer l'expression "joint venture". Pourquoi et par quoi ? Il y a aussi des stations-service qui délivrent du "fioul", barbarisme d'orthographe que je n’arrive pas à admettre. On ne remplacera pas le mot composé "week-end", que je connais depuis ma première enfance, il y a quelques soixante dix ans, par "fin de semaine". Le mot « cool», plus récent mais court, imagé, et sans équivalent français valable, restera probablement. Mais de plus, gardons en l'orthographe d’origine. Cela aussi relie les hommes.

Il est très difficile d'apprendre une langue lorsque l’on a dépassé l’âge de la prime enfance. Le Français aussi, d'ailleurs, et chacun de nous feuillette souvent, à tout âge, son dictionnaire. Il importe que les langues se rapprochent, comme elles ont tendance à le faire, pour réunir les hommes. Ils pourront ainsi en apprendre plus facilement plusieurs. En dehors du rôle véhiculaire de chaque langue, il y a la littérature et la poésie. Ni l'une ni l'autre ne sont dépréciées par les importations justifiées depuis les autres langues. Il y a les inventions nouvelles pour lesquelles leurs créateurs doivent, c’est inévitable, créer des néologismes. Il y a des mots, précis en Français, qui n'ont pas leur équivalent en Anglais ni en Allemand. Dans une traduction, il faut construire une périphrase. L'inverse est vrai. Pourquoi alors ne pas importer ?

Les langues européennes sont très proches les unes des autres. Les règles de grammaire sont calquées les unes sur les autres, à quelques particularités près. Beaucoup de mots sont communs. Lorsque j’ai commencé sur le tard à apprendre l’Espagnol, j’ai été surpris par de nombreux mots et expressions voisins de la langue russe. Tout ceci est un heureux état de choses qu’il ne faut pas gâcher. Ceux qui cherchent à cultiver et à augmenter la différence ne le font pas seulement pour la langue véhiculaire de leur pays, mais souvent aussi pour leur idiome local. À Barcelone, on n'enseigne plus en Espagnol, celui compris par des dizaines de millions de gens du monde entier. Dans certains cantons suisses, c'est le Schwitzdutch qui fabrique à l'école des »zérolingues ». Lorsque je suis invité en Autriche, en Suisse ou en Bavière, je suis isolé au milieu d'un bourdonnement qui ne serait pas compris à quinze kilomètres de là. Par contre, lorsque des Suisses, Autrichiens ou Allemands de plusieurs régions sont réunis avec moi à la même table, alors je suis à l'aise. Pour se comprendre entre eux, ils sont bien obligés d'utiliser l'Allemand véhiculaire.

Dans mon enfance d'avant guerre, il y avait dans les campagnes des gens âgés « zérolingues ». Contemporains ou presque de Jules Ferry, ils n'avaient pas eu le temps de profiter des bienfaits de l'école. Le parler de leur village était leur seul moyen de communication. Mais à présent, dans toute l'Europe où je fais de fréquentes tournées, ce sont des jeunes « zérolingues » que je rencontre. En faiblesse scolaire, ils n'ont retenu de l'école que l'enseignement minimum de tous les jours, dans le dialecte local. Heureusement, les Français n'en sont pas encore là. Mais si l'on suivait les revendications de minorités territoriales en fait d'enseignement obligatoire des "langues régionales", cela deviendrait vite une réalité. Si j'amalgame la volonté d'éloigner le Français des autres langues européennes et celle d'implanter en exclusivité ce que l'on veut appeler les "langues régionales", c'est pour m'insurger contre deux manières similaires de séparer les hommes, de prendre un petit malin plaisir à mystifier "l'étranger".

Un détail amusant pour terminer. Le mot "bistrot" (ou « bistro », d’après le petit Larousse) vient du Russe où il signifie "vite". Après la chute de Napoléon, les militaires russes en occupation à Paris s'installaient à la terrasse des cafés en criant au garçon de faire vite, d’où l’importation. A présent, les "bistrots" fleurissent dans toute l'Europe, fiers de leur enseigne où ils s'honorent d'un mot français.

Ne remettons pas en chantier la tour de Babel.

Jacques cheneau
cheneaucor@free.fr
http://clinique.le-village.com/checor


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