L'indescriptible
Témoignage d'un Belge aux Etats-Unis
Freddy De Pues est professeur de français dans une école coincée entre le Mississipi et les champs de canne à sucre, à proximité de Baton Rouge. Au contact des enfants pendant les événements, il raconte leur réaction et leurs interrogations.
Brusly Middle, l'école où j'enseigne le français et les sciences sociales, est coincée entre les champs de canne à sucre, les raffineries, les réserves stratégiques de pétrole et l'immense Mississipi, à un jet de pierre de Baton Rouge, la capitale de la Louisiane. Hier, en apprenant la nouvelle par la retransmission des reportages via la télé dans ma classe, j'ai cru un instant à une nouvelle fiction hollywoodienne. Mes enfants, de douze à treize ans, m'ont aussitôt bombardé de questions :
- Pourquoi attaque-t-on notre pays ?
- Qui nous veut du mal ?
- Qu'avons-nous fait ?
- Vont-ils nous vitrifier ? (nuke)
- Allez-vous rentrer dans votre pays, la Belgique ?
Plus tard, comme j'évoquais Pearl Harbour, certains de mes enfants croyaient
que je parlais de perles. La méconnaissance du monde extérieur est grande parmi mes élèves, leur angoisse, leur incompréhension est d'autant plus grande.
Dans ces terribles circonstances, l'indescriptible succéda à l'horreur : nous eûmes nos alertes à la bombe suite à des appels anonymes d'adolescents en mal de sensations morbides. Les enfants furent évacués des bâtiments scolaires sous un soleil de plomb, tenaillés par la faim (les repas ont dû être postposés) et la peur dans le ventre, sous les sirènes des véhicules d'urgence. Mes élèves se pressaient autour de moi, comme si l'étranger connaissait les réponses. Certains tentèrent de fuir de l'école pour rejoindre leurs familles à pieds, d'autres furent recueillis par des parents paniqués, ajoutant à la confusion.
Les rumeurs succédèrent aux rumeurs : le président est en Louisiane après qu'Air Force One eut été attaqué, la prochaine cîble sont nos raffineries,...
Nous avons tenté de donner de nous une apparence d'assurance, j'ai même pu enseigner une classe normale en 7e heure avant la fin des cours.
Mais l'Amérique ne sera plus jamais comme avant, ni mes enfants. Dans cinq semaines, j'entame un cours d'histoire et de civilisations, va falloir être très prudent et faire passer le bon message, il y a déjà tellement de méfiance entre blancs et noirs, ici,...
Freddy De Pues
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