Il y a 300 ans, la grande paix de Montréal
La rencontre de deux cultures
Le 4 août 1701, au cœur de la Nouvelle-France, était signé un traité mettant fin à près d’un siècle de guerres franco-indiennes. Ratifié par 39 nations, il ouvrait une nouvelle ère diplomatique et commerciale en Amérique du Nord. En cette année 2001, le Québec célèbre cet épisode majeur de son histoire, véritable tournant dans les relations entre colons européens et nations amérindiennes.
Un défilé de canots vogue sur le fleuve Saint-Laurent. Ils sont venus, au nombre de 1300, fidèles au rendez-vous fixé : les terribles iroquois des cinq nations, les Cris du bassin de la baie James, les Illinois du Mississipi, les Sioux des grands lacs, les Abénaquis de la Nouvelle-Angleterre, les Montagnais et les Hurons, alliés fidèles dans les conflits passés. Tous s’amènent à Montréal pour signer la paix avec le Sieur de Callières, l’ « Onontio » ou chef de guerre des français, gouverneur de la colonie.
Parés de leurs plus belles armes, arborant les couleurs et les symboles propres à leur nation, les délégations indiennes prennent leurs quartiers en ce mois de juillet 1701 aux abords de Montréal, bourgade d’à peine 1200 âmes blottie au milieu du Saint-Laurent. Tous sont las des guerres à répétition qui sapent l’équilibre commercial et démographique de la région depuis plusieurs décennies.
La fondation de Québec en 1608 par Samuel de Champlain, premier gouverneur de la Nouvelle-France, marque le début de l’exploitation méthodique des immenses richesses des forêts boréales par les marchands venus de métropole. Le commerce des fourrures s’impose rapidement comme l’élément moteur de l’économie coloniale, créant un climat de tension dans la vallée du Saint-Laurent et la région des grands lacs.
Le contrôle des réseaux de traite devient un enjeu de rivalité entre les différentes nations indiennes, chacune souhaitant apparaître en interlocuteur privilégié des européens. La « guerre des fourrures » oppose bientôt les hurons et les peuples algonquins alliés des français aux nations de la puissante ligue iroquoise soutenues par les hollandais puis les anglais de la Nouvelle-York. Ce climat d’insécurité plonge la colonie dans une profonde léthargie.
Les expéditions militaires répondent aux incursions iroquoises sans que cette succession d’escarmouches permette d’entrevoir une paix durable et avantageuse pour la couronne. Afin de rétablir le calme et l’autorité du Roi, le Régiment de Carignan-Sallières est dépêché en Nouvelle-France en 1665 avec pour mission de mater l’iroquois. Au prix d’une campagne dévastatrice, ceux-ci sont contraints à rechercher des ouvertures de paix. Une période de prospérité s’ouvre pour la colonie.
Malheureusement, ce climat de stabilité ne dure guère et les hostilités reprennent quelques années plus tard, encouragées en sous-main par les puritains de la Nouvelle-Angleterre. Ceux-ci engagent leurs alliés iroquois à entreprendre de nouvelles incursions armées dans la vallée du Saint-Laurent. L’année 1690 voit le gouverneur Frontenac repousser une attaque anglaise sur Québec. En représailles, l’Iroquoisie est pacifiée par les armes.
En dépit des efforts entrepris et des pourparlers entamés à Montréal et Québec, la réalisation d’une paix générale avec les cinq nations iroquoises échoue et les conflits larvés semblent condamnés à se poursuivre indéfiniment. C’est alors qu’intervient un retournement diplomatique déterminant.
A compter de 1697, les Iroquois se départissent progressivement de leur attitude jusque là intransigeante. Deux raisons principales vont les convaincre de rechercher une paix véritable : leur déclin démographique s’est accentué au fil des conflits et des épidémies, mettant en péril jusqu’à leur existence même. Parallèlement le commerce en Iroquoisie est quasi-ruiné à la fin du 17ème siècle et seuls les marchands de Nouvelle-Angleterre trafiquent avec les Cinq nations.
Le verrou iroquois enfin levé, rien ne s’oppose plus désormais à l’élaboration d’une paix globale profitable à l’ensemble des parties. Jusqu’alors et tout au long du siècle, plusieurs paix séparées avaient été conclues tant entre français et indiens qu’entre nations amérindiennes. Toutes se révélèrent sans lendemain. A la lumière des tentatives précédentes, cette négociation décisive va faire l’objet de plusieurs étapes préliminaires.
En mars 1700, une première conférence est organisée en territoire iroquois, à Onontagué. En septembre de la même année, une paix préparatoire est signée à Montréal avec les Cinq nations iroquoises. Treize marques amérindiennes figurent sur le traité. À la suite de cette première entente, il est convenu qu'une invitation sera portée à toutes les nations des grands lacs pour qu'elles se rendent à Montréal à l'été 1701 afin d’y ratifier l’entente générale. Des émissaires français, religieux et soldats particulièrement bien introduits parmi les amérindiens, sont chargés de cette approche diplomatique. Dans l’attente du grand rassemblement, les négociations continuent : à Montréal, en mai 1701, c’est la question de la neutralité des Cinq nations qui est abordée.
Les premières délégations parviennent à Montréal au début de l’été, à l’issue de périples parfois parfois longs et pénibles. La ratification du traité n’intervient pas immédiatement et les tractations vont bon train entre les représentants et le gouverneur Callières, soucieux de négocier jusqu’au bout. Les pourparlers manquent de se rompre lorsqu’il apparaît que les iroquois n’ont pas amené avec eux les prisonniers issus de nations alliées des français comme cela avait été convenu. Sur la promesse d’une libération prochaine, les discussions reprennent. Bientôt, les conditions du gouverneur Callières sont acceptées et les préparatifs officiels débutent.
La signature s’effectue dans une grande plaine en dehors de la ville, aménagée pour l’occasion. Un à un, les représentants viennent apposer la marque de leur nation au bas du traité, le plus souvent un animal, symbole de la tribu. En dépit de la mort du chef de la délégation huronne survenue quelques jours auparavant, on appose sa marque en signe d’approbation. Un grand banquet suit l’acte solennel puis le calumet est échangé par les différents chefs, chacun d’entre eux prononçant une harangue de paix. Un feu de joie clôt la cérémonie.
Ce traité, aboutissement de négociations menées selon le protocole diplomatique des nations amérindiennes, doit mettre un terme aux conflits ethniques. Désormais, la négociation devra primer sur l’affrontement direct, les français s’engageant à arbitrer les différends pouvant survenir entre les nations signataires. De leur côté, les iroquois promettent de rester neutres en cas de conflit entre les colonies françaises et anglaises.
A compter de la signature du traité, le commerce et les expéditions de découvertes peuvent reprendre en toute quiétude. Le sieur de Cadillac quitte Montréal pour aller fonder dans la région des grands lacs le poste de traite du Détroit, promis à un bel avenir, tandis que les missionnaires jésuites reprennent leurs missions spirituelles dans les « pays d’en haut ».
Au niveau diplomatique, la paix de Montréal apparaît comme un fait unique dans toute l’histoire de l’Amérique. Détail étonnant, celui-ci est toujours valide et reconnu comme tel par les communautés amérindiennes d’aujourd’hui. A l’inverse de la politique espagnole marquée par l’asservissement des indigènes et dénoncée par les auteurs de l’époque comme Las Casas, les français choisirent au Canada la voie de la raison. Certes, les conflits furent nombreux et sanglants avec les nations amérindiennes et ils ne cessèrent pas complètement après 1701, mais jamais ils ne dégénérèrent en massacres systématiques et planifiés. Au contraire, la culture indienne impressionna beaucoup les colons, la tradition des « coureurs des bois », véritables médiateurs dans le commerce des fourrures, atteste de la synthèse intervenue entre nos deux cultures.
Alors même que s’achève la Conférence de Durban consacrée à la lutte contre le racisme, marquée notamment par les revendications des anciens peuples colonisés, la Grande paix de Montréal fait figure d’exemple à travers le temps. La création en 1999 du Nunavut, territoire canadien autonome dont la gestion a été confiée à la communauté Inuit, prolonge l’esprit du traité de 1701.
Celui-ci témoigne du rapprochement entre deux cultures et fait figure encore aujourd’hui, à bien des égards, de référence politique dont il ne serait pas superflu de s’inspirer aux quatre coins du monde, là où fleurissent l’intolérance et les conflits.
Durant toute l’année 2001, Montréal se souvient de son rôle de Capitale de la paix.
ericf@levillage.org
Pour en savoir plus
• Le site officiel du tricentenaire de la grande paix de Montréal :
Réalisé intégralement en flash, ce site est extrêmement complet en plus d’être de toute beauté. Des repères cartographiques, historiques et politiques guident le visiteur sur les traces des peuples de la Nouvelle-France signataires du traité.
http://www.grandepaix.org
• La société pour la diffusion de la culture autochtone :
http://nativelynx.qc.ca
• Les nations amérindiennes aujourd’hui :
http://www.mce.gouv.qc.ca/d/html/d1210001.html
• L’histoire du Québec :
http://www.histoirequebec.com/
• Musée virtuel de la Nouvelle-France :
http://www.mvnf.civilisations.ca/
• Sur la route des explorateurs de la Nouvelle-France :
http://www.explore-nf.com/
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