Une convention collective pour les métiers de l'Internet
Quand les pionniers de la nouvelle économie rentrent dans le rang
Ah ! Que les premiers jours semblaient prometteurs ! Qu’ils étaient rayonnants ces aventuriers de l’inconnu, confis dans leurs frêles certitudes de post-adolescents béats ! Promus authentiques conquérants des temps modernes, reculant les limites du système pour le plus grand profit du genre humain, que sont donc devenus ces créateurs de «jeunes pousses» ? Pour la plupart, pas grand chose et les quelques rescapés, trop heureux de s’en tirer à si peu de frais, ont sans doute préféré se tourner vers des cieux plus cléments. Dernière péripétie en date, l’élargissement de la convention collective des prestataires informatiques aux métiers de l’Internet. Le vent de la gloire s’en est allé, les aventuriers sont fatigués.
A l’issue de six mois de négociations entamées avec les syndicats représentatifs du secteur, un accord a été signé, le 5 juillet dernier, prévoyant l’extension de la convention collective de l’ingénierie informatique et du conseil, baptisée « Syntec », aux entreprises de la nouvelle économie.
Ainsi disparaît l’éventualité d’une convention collective propre au domaine de l’Internet qui aurait procuré un vernis de respectabilité à un secteur encore jeune et vulnérable. Pourtant défendue avec enthousiasme depuis le début de l’année par Jean-Marie Messier, P.D.G. de la holding gloutonne Vivendi-Universal, cette idée n'aura finalement pas fait long feu. En lieu et place d’une entité taillée sur mesure pour la Net économie, nous voici en présence d’une excroissance parasitaire greffée à la hâte sur une branche d’activité établie de longue date.
Incroyable ! La nouvelle économie, naguère triomphante, rabaissée au rang d’auxiliaire, voire de bouche-trou... La fin d’un mythe pour qui feignait d’y croire encore. Il n’est finalement pas si simple de pénétrer les arcanes de l’économie moderne, surtout en si peu de temps. Au-delà, quelle crédibilité accorder à une activité qui, au cours de l’année écoulée, a eu pour seul mérite d’engloutir des sommes colossales dans des projets bancals, au risque de décrédibiliser ceux plus sensés ou plus réalistes ? La reconnaissance officielle des entreprises Internet «pour elles-mêmes» ne s’imposaient sans doute pas, du moins dans le contexte actuel. La mise en perspective de ces activités à partir d’une base reconnue (les services informatiques) permet de considérer ce nouveau secteur pour ce qu’il est réellement : un ensemble d’activités en croissance mais, en aucun cas, une révolution.
La démarche du Syntec s’inscrit dans cette voie. La nouvelle convention vise notamment à assimiler les métiers d´Internet dans les catégories existantes, dégager une grille de salaires cohérente et établir des normes de formation. Ainsi, par rapprochement des contenus professionnels, le développeur s´apparenterait au classique ingénieur d´études, le webplanner au responsable marketing multimédia et le webmaster, chargé du bon fonctionnement et de la maintenance des sites, à l’agent de maîtrise. A quand des pointeuses à l'entrée des sociétés Internet ?
Dans l’avenir, ces entreprises pourront définir les professions cadres et non-cadres au sein de leur effectif. La lutte des classes faisant son entrée dans les start-up, voilà qui ne manque pas de saveur. Creusets de l’anticonformisme, les voici transformées telle une usine de chef-lieu de canton en un espace classique d’affrontement social.
Smicards du clavier, petites mains du html, voici venue l’heure de votre revanche !
Plus sérieusement, l’application de la convention collective élargie permettra de clarifier la position de nombreuses sociétés au sein du paysage économique. Celle-ci confèrera également des repères aux salariés de ces entreprises maintenus jusqu'à présent dans l’incertitude quant à leur statut réel et leurs droits face à l’employeur.
Il n’est pas question en l’occurrence d’assimiler les start-up à des exploiteurs sans scrupules mais simplement de reconnaître qu’il est plus rassurant d’évoluer dans un secteur professionnel régi par des règles présentes à l’esprit de tous les acteurs. Bizarrement, les professions de l'Internet relevaient jusqu’alors de deux conventions distinctes : celle des télécoms pour les «tuyaux» et celle du Syntec, première version, pour la création de contenus informatiques. Désormais la limpidité est totale pour le plus grand profit de chacun.
Certains verront dans cette démarche un risque d’uniformisation nuisible à l’épanouissement d’un secteur par nature fortement réactif, en constante évolution tant au niveau technique que commercial.
En réalité, le Syntec n’a pas la prétention de rallier sous sa bannière tous les acteurs du Net. Ainsi, la banque en ligne reste soumise à la convention collective de la banque, les e-marchands à celle du commerce et les opérateurs à celle des télécoms. La distinction sera sans soute plus ardue à appréhender dans le cas des portails aux multiples facettes : commerce en ligne, plate-forme d’information, simple annuaire ou mosaïque de l’ensemble ?
Sur le principe, cet effort de clarté favorisera la lisibilité du secteur notamment à l'attention d'éventuels investisseurs soucieux de ne pas reproduire les erreurs du passé. Au-delà, il est probable qu’avec cette convention collective et après une période de forte exposition médiatique non dénuée d’excès et de caricatures, le secteur de l’Internet soit en passe de rentrer dans le rang. D’une certaine manière, il s’agit d’une forme de reconnaissance, les métiers du Web trouvant enfin une place officielle dans l’économie française. L’ère des tâtonnements semble révolue et il faudra désormais considérer ces professions au même titre que les autres, ni plus ni moins légitimes.
S’agit-il d’une mise au pas, d’une « fonctionnarisation » excessive de la Net économie habituée jusque-là à évoluer dans un joyeux désordre savamment entretenu ? Interprétons plutôt cet heureux événement comme une chance accordée aux entreprises Internet de s’épanouir dans un cadre plus structuré tout en conservant leurs qualités propres d’inventivité et d’audace.
La reconnaissance et la respectabilité sont au bout du chemin.
Les acteurs de la profession accepteront-ils d’en payer le prix ?
ericf@levillage.org
Pour en savoir plus
• La Convention collective Syntec
http://perso.club-internet.fr/fiecicgc/conv_coll_nat/c_c_n.htm
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