Routard ou biroutard ?
Le tourisme sexuel : une polémique marchande
Comme prévu, la sortie de « Plateforme », le nouveau roman à scandale de Michel Houellebecq, a déclenché des débats enflammés sur le tourisme sexuel. D'un côté, l'auteur déclare, sans état d'âme, que ce type de tourisme est « plutôt une bonne idée ». De l'autre, les puritains militent pour son interdiction et sa pénalisation. Quant aux médias, plus soucieux de vendre que d'établir un consensus citoyen, ils ont alimenté le scandale en soufflant tour à tour le chaud et le froid, sans prendre aucune distance avec les propos des uns et des autres. Au final, les adversaires du tourisme sexuel, plus nombreux et naturellement plus extravertis que ses partisans, sortent vainqueurs du bras de fer ; la bienséance consensuelle, est donc de tirer à boulets rouges sur ce fléau sans différencier les pratiques qu'il englobe. Est-ce bien réaliste ?
Le héros de « Plateforme » s'appelle Michel, il a 40 ans ; tout est prévu pour qu'on l'identifie à son auteur. Héritier d'une petite fortune, il s'offre un circuit touristique en Thaïlande et achète les services des prostituées locales. Puis il découvre l'amour de sa vie : une femme française, riche, haut-placée dans l'industrie du tourisme et ouverte comme lui à l'échange sexuel marchand. Ainsi vont-ils vivre ensemble de nombreuses expériences avec des tierces personnes avant de jeter les bases d'une chaîne d'hôtels-clubs « de charme » dédiés à la prostitution dans des pays où elle se porte bien. Ils définiront le tourisme sexuel comme « l'avenir du monde » considérant qu'entre les occidentaux riches et insatisfaits d'une part et les pauvres à la « sexualité intacte », d'autre part, il y a une « situation d'échange idéale ».
Le quotidien « Le Monde », dans son édition du 21 Août, publiait un chapitre de « Plateforme » sans l'accompagner d'une critique. Les quelques critiques qui suivirent dans d'autres médias (Nouvel Obs, Libé, Chronic, Art) furent plutôt élogieuses.
En classique Houellebecquien, le Michel du roman est foncièrement réactionnaire. Il vomit sa rancoeur contre des catégories de personnes à grands coups de propos orduriers. Les cibles sont, entre autres, les Japonais, les Musulmans et le Guide du Routard dont l'édition sur la Thaïlande est, certes, exagérément pudibonde.
Furieux de se voir qualifié de « connard d'humanitaire protestant », d'« élitiste vulgaire » et de « masochiste agressif », Philippe Gloaguen, rédac-chef du Routard, ne tarda pas à réagir. Il lança une campagne de presse pour dénoncer les prises de position de Houellebecq, rappeler quelques faits sur le tourisme sexuel et réitérer sa « fierté d'être contre la prostitution en Thaïlande ».
Les médias ne surent plus trop sur quel pied danser. « Le Monde » décida, sans doute pour contre-balancer l'extrait de « Plateforme » précédemment publié, de faire sa une du 25 Août sur « la bataille contre le tourisme sexuel ».
L'éditorial commençait ainsi : « Ce sont des routes de la honte, celles qui conduisent le touriste européen ou nord-américain vers ces petits bars d'Asie du Sud-Est ou de Cuba - liste non limitative - pour y " acheter ", à coups de devises fortes, ceux qui s'y prostituent : femmes et hommes, majeurs et mineurs. » Puis il s'achevait ainsi : « La France s'est dotée d'une législation réprimant les crimes et délits sexuels perpétrés contre des mineurs par des Français à l'étranger, même si les faits ne sont pas punis par la législation du pays où ils ont eu lieu. Il faut l'appliquer sans relâche. C'est le minimum dû aux mineurs de Pattaya et d'ailleurs. »
On constate que le sujet d'origine, le tourisme sexuel dans son ensemble, a habilement été recentré : on parle ensuite de tourisme sexuel PEDOPHILE. Cet amalgame est symptomatique de la bienséance consensuelle qui s'est installée. Quand on parle de tourisme sexuel, on pense spontanément à des occidentaux immondes et sans scrupules profitant de la misère du tiers-monde pour aller s'y offrir, en toute impunité, des relations sexuelles avec des ENFANTS. Ainsi, on peut le condamner unilatéralement et sans réserve.
La pédophilie, il faut effectivement la condamner. Comment tolérer une relation sexuelle (marchande ou non) avec un enfant qui n'est ni psychologiquement ni même physiquement mûr pour la vivre ? Ceci étant dit, les choses évoluent et l'impunité se fait de plus en plus rare. On peut citer le cas d'Amnon Chenouil condamné en France à 7 ans de prison ferme pour avoir violé une fillette de 11 ans en Thaïlande. On peut aussi citer le cas d'un ministre thaïlandais récemment contraint à la démission suite à une affaire de pédophilie.
Quant au tourisme sexuel non pédophile... Certes, profiter de la situation de détresse économique d'une prostituée thaïlandaise ou cubaine ADULTE pour obtenir, avec son consentement, une relation sexuelle marchande, c'est opportuniste et inélégant. Mais doit-on considérer la chose comme un délit ? Ma réponse est franchement : NON.
Comment peut-on, dans le même temps, acheter sans remords des vêtements fabriqués en Asie par des ouvrières qui travaillent 14 heures par jour pour un salaire de misère et s'offusquer de l'achat de prestations sexuelles, à des prix souvent élevés, dans ces mêmes pays ? Dans les deux cas, il y a exploitation de l'homme par l'homme (et dans le premier cas plus que dans le second, je pense). La différence ? Dans le second cas, il y a un caractère SEXUEL. Et ça, évidemment, les puritains ne l'acceptent pas...
Je ne suis pas puritain. Je ne suis pas homosexuel non plus et pourtant, si je devais choisir entre confectionner des bermudas GAP pour un salaire de misère ou gagner un salaire correct en ouvrant les braguettes de ces mêmes bermudas pour faire des " pipes "... mon choix serait vite fait. C'est sans doute le raisonnement de nombreuses filles Thaïs et je pense qu'il se tient.
J'ai déjà acheté les services d'une prostituée à Paris. Je n'ai pas le sentiment de m'être mal comporté. Bien sûr, je l'ai respectée, je ne l'ai pas brusquée, je ne l'ai pas contrainte. En fait je l'ai laissée agir selon son bon vouloir et c'était plutôt convivial. J'étais mû par des frustrations sexuelles que je traînais depuis la puberté. A celles et ceux qui jugent mon cas pathologique, je rétorquerai que le recours à la prostitution fut une excellente thérapie : un désir sexuel devient moins difficile à vivre une fois qu'on le sait accessible.
Et pourtant je ne pense pas être « Houellebecquien ».
Le héros de « Plateforme » est foncièrement égoïste, désengagé, insensible à toute autre cause qu'à la sienne. Il ne vit que pour lui-même et n'a aucune forme de civisme. Il en est conscient et n'en éprouve aucun remord.
Pour ma part, il me plaît de croire que je joue mon rôle de citoyen. Je m'intéresse à ce qui se passe dans le monde, je participe à des débats (la preuve en ce moment-même), je tempère mes rancoeurs et j'aspire à participer, dans ma modeste mesure, à la construction du monde. J'aide les gens quand je le peux.
Oui, je l'affirme haut et fort : il est possible d'être à la fois un citoyen raisonnable (dans une certaine mesure) ET un client de la prostitution.
Il est vain de vouloir mettre un terme à la prostitution. Elle est vieille comme le monde et elle existe partout. Même en Iran, malgré les risques qu'elles encourent et l'opprobre dont elles sont l'objet, certaines femmes se prostituent.
La prostitution est d'abord le fruit d'un déséquilibre naturel entre les appétits sexuels des deux sexes dans l'espèce humaine. Dans le cas du tourisme sexuel, elle est aussi la conséquence d'un déséquilibre économique.
Bien sûr, dans une société idéale, le tiers-monde n'existerait pas, toutes les filles trouveraient des projets d'avenir plus satisfaisants que la prostitution et tous les garçons trouveraient le moyen de vivre leur épanouissement sexuel en dehors d'un quelconque système marchand. Mais on n'en est pas là ; on en est loin.
Il est sain de vouloir tendre vers cet idéal mais à défaut, la prostitution peut jouer le rôle d'une "soupape de sécurité" en désamorçant des frustrations sexuelles parfois criminogènes.
C'est un pis-aller qui n'est pas inacceptable... à certaines conditions. On ne peut pas tolérer, bien sûr, que des prostituées soient violentées, traitées de manière inhumaine ou même simplement exploitées par des criminels organisés.
N'est-ce pas là que les états auraient un rôle à jouer ? Plutôt qu'une interdiction farouche et obscurantiste, ne vaudrait-il pas mieux une autorisation clairement réglementée avec des institutions chargées de veiller au grain ?
Ceci vaut aussi, d'ailleurs, pour les drogues douces mais c'est un autre débat...
La prostitution est un sujet de société complexe pour lequel un consensus raisonnable ne peut se résumer en une ou deux phrases. Hélas, elle divise l'opinion indépendamment (ou presque) des clivages politiques. Dans un système électoraliste, les politiciens n'ont donc guère intérêt à s'en emparer et à sortir de la bienséance consensuelle courante et incroyablement hypocrite : ils y perdraient les électeurs qui ont des opinions extrêmes et ceux qui raisonnent avec des raccourcis.
harry.steed@caramail.com
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