Harlequin versus NRF
Les fondements de la littérarité
Tous les ouvrages n'ont pas la même valeur. Si tout un chacun dit fièrement : "En ce moment, je lis Sartre", la même fierté n'est pas de mise lorsqu'on parcourt, dans un moment de désœuvrement, un roman de feu Barbara Cartland ou de l'un de ses grandioses homologues. Sur quels critères s'appuie-t-on pour décider de l'appartenance d'un livre aux Belles-lettres ou à la littérature de gare ?
Si le critère linguistique paraît évident dans les faits, une syntaxe correcte, une bonne maîtrise de l'orthographe et de la grammaire ne garantissent pas la littérarité d'une oeuvre. On peut comparer un roman de la collection Harlequin avec un roman de Céline ou de Romain Gary : tandis que la syntaxe des deux derniers est désarticulée, parfois incorrecte, le premier est la parfaite illustration de l'hyper-correction. Tout est pesé, mesuré, comme si l'auteur cherchait à prouver qu'il connaît la langue. Ainsi, il n'est pas rare de trouver dans ce type de romans des formes peu usitées, des archaïsmes. Par exemple, alors que beaucoup d'auteurs ont depuis longtemps renoncé à utiliser l'imparfait du subjonctif, il subsiste dans certains romans à l'eau de rose.
Sur le plan linguistique, cette correction n'est pas un gage de littérarité, au contraire, elle tendrait à n'être que l'expression d'un manque de spontanéité. Celui qui peut passer du registre relâché au soutenu, parler comme un gosse des rues puis comme un académicien montre, de par cette flexibilité, une plus grande maîtrise.
L'imaginaire
En considérant des auteurs divers, de culture et d'époque variables, on s'aperçoit qu'on retrouve des situations et des personnages types : le cocu, la femme volage, le séducteur, le triangle amoureux... La littérature est une constante réutilisation de cet imaginaire. La notion d'intertextualité définit l'influence, plus ou moins consciente, de cet héritage littéraire sur un auteur donné.
Les romans à l'eau de rose utilisent une matière qui n'est pas fondamentalement différente de celle qu'ont utilisée Flaubert ou Stendhal dans certains de leur romans. Mais dans les romans à l'eau de rose, l'imaginaire est utilisé sans imagination : on utilise une situation-type en l'adaptant simplement à ceux (celles ?) à qui elle est destinée pour éviter tout décalage culturel. La gentille infirmière tombe amoureuse du beau chirurgien mais la sultane tombe rarement amoureuse du précepteur aux joues roses qui éduque ses enfants. Autour de cette situation, rien. Pas de récit enchâssé rehaussant la valeur philosophique du propos, pas de destins croisés, juste un vide abyssal qui suggère qu'on est là pour une unique raison, voir le dénouement de cette belle histoire. Les romans semblent écrits à la chaîne par un générateur d'idées.
La postérité
Il est plus aisé de déterminer la valeur littéraire des oeuvres pour lesquelles nous disposons de suffisamment de recul. La périodisation littéraire est faite a posteriori : on considère que le XXème siècle littéraire commence en France en 1857, avec "Les Fleurs du Mal" et "Madame Bovary" mais on ne sait pas si le XXIème siècle a commencé ou non, ni quand.
On ne peut pas considérer le succès comme un critère de qualité littéraire (la misère dans laquelle moururent certains génies l'illustre assez), alors le temps reste-t-il le critère qui fait et fera la preuve de la littérarité d'une œuvre ? La question restera en suspens : les auteurs dits "classiques" parce qu'étudiés du collège à l'université, peuvent-ils faire l'objet d'une critique construite sans que s'élèvent les voix des défenseurs de la vraie littérature, choqués qu'on remette en question leurs choix ?
Ne présumons de rien : les romans Harlequin seront peut-être dans deux siècles l'équivalent au XXème siècle des fabliaux moyen-âgeux et Barbara Cartland la nouvelle Madame de Lafayette.
"Va-t'en, mais ne siffle plus; sinon tes pareils te prendraient pour un serpent."
Niwininon@levillage.org
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