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Une séance chez le psy
Correspondances
C'est mon état naturel, je souffre
d'une dépression depuis vingt-cinq ans
Martin Page
Cher Boris,
Comme tu le sais peut-être, je suis payé pour être fou. Ca te paraît impensable n'est-ce pas ? Pourtant c'est comme ça ! Je gagne trois mille six cents francs par mois et les transports en commun sont gratuits. C'est peu, mais je travaille aussi très peu : je dois aller une fois par semaine chez le psy pour justifier un suivi médical et une fois par mois, j'en profite pour me faire prescrire des calmants car j'ai besoin de quelque chose pour soulager mon angoisse chronique et ma double fracture du cerveau, on dit névrose je crois, j'en ai une d'angoisse et une d'abandon.
Le diplôme
Donc, je n'ai pas besoin de me forcer beaucoup pour être fou et l'examen d'admission ne m'a demandé que dix minutes.
J'étais angoissé, ce jour-là, car j'avais peur de rater l'examen et je n'avais pas de travail à cette époque. Un ami m'a conseillé de rester naturel, c'est ce que j'ai fait et j'ai eu mon diplôme de fou en dix minutes. On dit certificat d'invalidité pour troubles mentaux, moi je préfère diplôme de fou, c'est plus valorisant.
Le seul ennui, c'est qu'il faut le renouveler tous les trois ans. Il faudra donc que je prouve que je suis toujours fou dans maintenant un an et demi, cela m'angoisse un peu, mais le même ami m'a conseillé de rester toujours aussi naturel et qu'alors tout se passerait bien. "Tu peux me faire confiance", a-t-il ajouté.
Je pense en effet que je peux, il me connaît bien et sa mère est infirmière en chef à l'hôpital dans le service de psychiatrie et elle me connaît aussi. Je pense donc qu'il vaut mieux faire comme il dit.
Je lui avais parlé d'arriver avec un air ahuri et en boitant à l'examen, mais il m'a répondu que c'était inutile et qu'il ne fallait rien changer à mon comportement habituel.
Dans la salle d'attente
Mon travail hebdomadaire dure en moyenne deux heures et demi:
-Vingt minutes de transport pour me rendre chez le psy et autant pour le retour, ce qui fait quarante minutes.
-Dix minutes dans le cabinet de consultation, pas plus parce-qu'il y a du monde qui attend, ce qui fait soixante minutes.
- Une heure et demi dans la salle d'attente !
Une heure et demi dans la chaleur d'une salle d'attente comble où plus un siège n'est libre et où les patients discutent par petits groupes ou se racontent des blagues alors qu'ils devraient "être en souffrance". Même chez un généraliste, les gens ont l'air plus malade ! C'est agaçant et c'est terrible car une pensée m'effleure à chaque fois: serais-je le seul fou parmi les fous ?
Le vol
Mais actuellement, ce qui me préoccupe le plus, c'est la psychiatre. Son moral a beaucoup baissé ces derniers temps. J'ai tout de suite observé un changement dans son comportement, mais j'ai attendu une ou deux semaines pour lui poser la question:
"Est-ce que vous n'auriez pas été victime d'un vol récemment ?
Elle m'a regardé,puis aprés un long silence :
- Comment savez-vous?
Alors je lui ai répondu qu'il n'y avait pas besoin d'être Sherlock Holmes pour voir que son attitude avait changé et puis plusieurs indices caractéristiques m'avaient mis sur la piste.
- Auparavant, après chaque consultation, vous fonciez dans l'entrée ou dans la salle d'attente, or depuis peu vous restez dans la pièce, patiemment, jusqu'à ce que je finisse de remettre mon blouson. J'ai même ralenti le mouvement pour être plus sûr et pour voir comment vous réagissiez.
Ensuite, il y avait des stylos "Mont blanc" et des téléphones mobiles, dernier modèle qui trainaient un peu partout. Il n'y a plus qu'un stylo en plastique sur votre bureau.
- En effet, on m'a volé mon portefeuille il y a peu de temps, vous êtes perspicace !"
Il est évident qu'en lui parlant de ce vol, je m'exposais à sa suspicion, mais après tout, je crois bien que j'étais déja sur la liste des personnes suspectes puisqu'elle ne me laissait plus seul dans son cabinet.
La semaine suivante, son attitude a changé, elle semblait plus confiante, plus calme. C'est moi qui ai "remis ça sur le tapis".
En fait, je voulais savoir si je me trouvais en tête de liste des suspects ou à la fin.
Même pas suspect
Si je vous reparle de cette histoire, dis-je au psy, c'est pour que vous ne vous fiiez pas aux apparences. Des gens riches ou ayant une bonne situation peuvent voler tout autant que les pauvres, d'autant plus facilement qu'ils pensent ne pas pouvoir être soupçonnés, bénéfiçiant d'argument du genre : "Moi, voler un stylo "Mont blanc" ? Vous n'y pensez pas ! Je peux m'en acheter un quand je veux et même plusieurs."
Alors la psychiatre m'a déclaré que je ne figurais pas au nombre des suspects, car le jour du vol,je n'étais pas là, de plus,je venais chaque semaine dans la soirée alors que le vol avait eu lieu dans la matinée. Je lui ai répondu que ce qui me gênait le plus, n'était pas d'être sur la liste des suspects, mais de porter le chapeau à la place de quelqu'un d'autre.
C'est elle qui a conclu, en parlant du préjudice moral :
"Vous comprenez, mon cabinet, c'est mon lieu de vie, j'ai confiance dans les gens, c'est pour ça que je suis triste."
Je lui ai dis que je comprenais, mais qu'il ne fallait pas qu'elle laisse traîner ses affaires à portée de main de n'importe qui.
Par la suite, je n'ai plus revu qu'un vieux stylo en plastique sur son bureau.
Epilogue
Boris, je ne me souviens plus du thème de mon récit. Ah, oui! ça y est! "Une séance chez le psy".
Je pense que la psy va mieux maintenant. Peut-être que ça lui a fait du bien de parler un peu de tout ça.
Lorsque je suis sorti, elle était souriante et elle a ajouté: "Je ne sais pas comment je dois vous le dire, mais je vous fais confiance".
Je lui ai serré la main et dans l'ascenseur je me suis souvenu que nous n'avions pas parlé du complexe du au complexe et du syndrome du au syndrome, de Jung, Freud et Adler, de Dolto, Lacan et Janov auquels je préférais de loin Marie-France Hirigoyen et Catherine Pancol qui avait dit très justement à propos de sa mère: "On ne doit pas se sentir obligé d'aimer des gens qui ne vous aiment pas, même s'il s'agit de parents proches".
Bah ! je trouverai bien quelqu'un au bistrot avec qui je pourrais parler de tout ça, ou bien j'ouvrirai une nouvelle salle de discution sur irc ! Et puis, avec tous ces événements, ce n'était pas le moment d'ennuyer la psy avec mes petits ennuis ! J'attendrai qu'elle se remette.
Réveille-toi Boris, j'ai terminé !
Tu ne dormais pas ? Excuse-moi, j'ai cru un instant...
Bon, je te quitte,
Salut,
Lionel
lionel.salzmann@free.fr
http://psychosite.free.fr
AIM : pseudo:liosalz
ICQ :136 731 263
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