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La passion et la raison
Les mémoires du père Lionel.
"Les poètes n'ont pas la pudeur de
leurs aventures ; ils les exploitent."
Nietzsche
Cher Boris,
je me tourne vers toi car Matthieu a décidé de ne plus jamais m'adresser la parole. Va savoir pourquoi...
J'espère que tu n'es ni trop sensible ni trop fragile car bientôt, tous les prénoms du calendrier ne suffiront plus à conter mes états d'âmes et mes expériences et peut-être même qu'on me traitera de menteur !
Je dois t'avouer que je pense souvent à Steve et à André.
Ils étaient en fait les crochets du même contenu : la passion et la raison. André avait raison, à n'en pas douter, et l'avenir l'a prouvé lorsque je fus en rupture familliale et que mes parents chutèrent de leur piédestal, ou plutôt de celui sur lequel je les avais placés.
Mon cousin André l'avait bien dit à son oncle : "Si demain tu meurs, Lionel s'en sortira" et mon père, d'un hochement de téte comme pour dire "J'en doute" avait répondu "Bof".
La démarche de mon père était de refaire sa vie par procuration en se servant de moi. Je n'étais que le procurateur d'une autre existence : une vie ratée à laquelle il désirait donner une seconde chance.
Jules Renard ne l'avait-il pas écrit ?
"Un homme a deux vies : la sienne et celle de son fils"
Mais je n'avais pas songé à quel point mon cousin avait vu juste et surtout avec quelle violence et avec quelle proximité nous tutoyions alors la détresse et le malheur. Le passé d'une vie à refaire totalement.
Steve était tout à l'opposé d'André : plus jeune que moi, le teint mat, fougueux, aux prises avec un vide affectif. Il considérait mes parents comme une seconde famille ; loin de lui le désir de les remettre en question, mais au contraire de s'assurer qu'ils méritaient bien leur place dans son coeur.
C'était le plus jeune face au plus vieux, le petit brun passionné, face au grand blond raisonnable et expérimenté.
Le junior face au cadet, l'un et l'autre tout aussi complets.
L'un dans l'affectif et la passion, l'autre dans la logique et la raison.
J'aurais tant aimé que Steve l'emporta. Mais que dis-je ? Il n'a pas perdu et il l'a emporté à sa manière. La passion et l'affection existaient, la mort de mon père et mes problèmes psychosomatiques en sont la preuve.
Mais André aussi l'a emporté, ce qui a produit un dilemme.
Cruel est un adjectif inutile pour un dilemme. C'était une lutte interne : l'hémisphère gauche contre l'hémisphère droit. Le cerveau contre le coeur, alors que seul un état d'harmonie eut été salvateur.
"Un état normal de santé est un état d'harmonie" disait John Knittel. Jamais cette phrase ne m'avait parue plus juste.
Mais désormais, il me faudrait vivre entre ces deux crochets que gardent implacablement Steve et André : la passion et la raison.
Heureux celui qui peut se livrer entièrement à l'une, sans craindre l'autre.
J'ai fini mon sermon Boris.
J'espére que tu as compris quelque chose ?
Moi non plus.
Lionel
lionel.salzmann@free.fr
http://psychosite.free.fr
AIM : pseudo:liosalz
ICQ :136 731 263
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