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L'Echo du Village - Accueil n°124 - 25 janvier 2000
Rubrique BD animée par JiF


Suspenstories, je vous aime !
Bref aperçu de la BD américaine des années 1950

Au prime abord, rien de plus anodin et de plus simplet que ces histoires publiées dans la collection EC Comics après la seconde guerre mondiale. Le schéma est toujours le même. Les premières vignettes, nous exposent la situation -un héros est pris au piège- puis vient le déroulement et enfin la chute dans la dernière vignette qui tombe comme un couperet. Cette recette fut appliquée à différents genres : science fiction, horreur, policiers. C'est ce dernier genre qui a ma préférence car au-delà d'une simple histoire de BD, ces Suspens Stories nous apprennent beaucoup sur la société américaine des années 1950.

Ce sont des histoires de meurtres, de jalousies, de haines tenaces. Mais rien de gratuit dans cette violence davantage suggérée que montrée. A travers ces histoires, c'est la violence d'une société américaine rongée par le racisme, le patriotisme, le maccarthysme, le sexisme que dénoncent ces dessinateurs. Autant de dénonciations qui nous semblent aujourd'hui aller de soi (du moins je me plais à l'espérer) mais dans l'Amérique des années 50, dénoncer l'hystérie des foules obnubilées par le péril rouge, toujours prêtes à lyncher un noir ou à battre leurs femmes, cela n'allait pas forcément de soi.

Contre l'imbecillité des patriotes

Dans « Les patriotes » de Jack Davis, la foule hystérique assiste au défilé des GI de retour de la guerre de Corée. Parmi cette foule, un homme ne se découvre pas devant la bannière étoilée et grimace au lieu d'applaudir les héros. La foule le bat à mort au cri de « Dirty red ». Ce n'est que dans la dernière vignette qu'on apprend la vérité : il s'agissait d'un ancien combattant mutilé, dont le visage avait été refait (la grimace), et rendu aveugle (il n'avait pu voir le drapeau). Dans « In gratitude » de Wallace Wood, un GI revient dans son village natale après avoir fait la guerre de Corée : il est fêté en héros, accueilli par une foule en liesse, reconnaissante d'avoir combattu pour son pays. Mais lorsque le jeune homme demande si son ami Hank qui lui avait sauvé la vie a été enterré dans le cimetière du village, c'est le drame. Hank était noir et la communauté ne pouvait accepté qu'un descendant d'esclave soit inhumé dans leur cimetière. La dernière page s'achève par un long discours militant contre cette Amérique intolérante. Le ton est certes un peu grandiloquent mais il n'en demeure pas moins jubilatoire. Dans « Incognito », Wallace Wood nous révèle la férocité et la sauvagerie du Ku Klux Klan qui fouette à mort une jeune femme pour avoir « fricoter » avec un noir. L'histoire fini mal puisque le KKK parvient à éliminer le seul témoin gênant. Wallace Wood en profite cependant pour se fendre d'une longue tirade « contre ces hommes rusés et sans scrupules », « ces pourvoyeurs de la haine raciale, religieuse et politique ».

La guerre des sexes

La guerre des sexes est un autre sujet de prédilection pour ces dessinateurs. Certes, ces femmes dessinées n'échappent pas aux stéréotypes : elles sont jeunes, belles, blondes et ont tout de la pin-up américaine. Souvent cupides, corruptrices, adultères, meurtrières, elles sont souvent la cause de bien des drames. Mais les hommes ne valent guère mieux. Ils sont lâches, jaloux, possessifs, autoritaires. Dans « The neat job » de Jack Kamen, tout commence bien : une femme rencontre l'homme de sa vie et l'épouse. Le bonheur semble idyllique. Mais très vite l'homme se révèle être un tyran impitoyable, maniaque jusqu'à la folie. Il oblige son épouse à faire disparaître la moindre poussière de leur maison lugubre, à ranger les bocaux de confitures dans un ordre strict, à trier rigoureusement les chaussettes et autres linges. A la moindre erreur de classement il frappe sa femme, lui crie dessus à plein poumon. L'histoire s'achève de manière délicieusement horrible : la femme tue son mari à coup de hache et classe les ossements et les viscères de son mari dans des bocaux, soigneusement étiquetés et admirablement bien rangés sur l'étagère. Les policiers ne peuvent que constater la folie de l'épouse. Dans « Jeu serré » de Franck Frazetta, un playboy vaniteux tue sa maîtresse qu'il juge trop encombrante. Il n'aura que ce qu'il mérite et finit noyé par de jolies starlettes en bikinis.

Un peu de finesse dans un monde de brute

Et puis ces dessinateurs ne se lassent pas de dénoncer la brutalité et la bêtise des hommes. Dans « The rug », le chasseur féroce de grizzlis connaît le sort des ses victimes : son corps finit comme tapis devant la cheminée. Dans « The squealer » de George Evans, c'est la brutalité policière qui est condamnée. Deux policiers extorquent des aveux à coups de poings et de passages à tabac en règles. Une fois la confession signée, ils relâchent le détenu et s'en servent comme indic. Tout va bien jusqu'au jour où par une effroyable méprise, l'un des deux policiers tue à coup de poings le fils de son collègue.

Qui plus est, ces histoires aux scénarii ciselés avec adresse échappent à cette tradition purement américaine qu'est le « Happy end ». Bien souvent, l'histoire finit mal et laisse le lecteur avec son malaise. Enfin, le plus important peut-être, ces histoires sont dessinées par de talentueux artistes. Le trait est simple, pur, sobre. La mise en page des planches est des plus habiles. Souvent, les dessinateurs n'hésitent pas pour intensifier le drame à faire un gros plan sur un visage terrifié. Le décor est effacé et seuls les émotions et les sentiments des personnages apparaissent. On lit sur les visages des héros la haine, la peur, le désespoir.

Certes il ne s'agit que de BD, « de splendide médiocrité » (Ray Bradbury). Elles n'ont pas la puissance et la finesse psychologique des grandes oeuvres littéraires. Néanmoins, lues par un grand public, accessibles aux plus jeunes, leur portée pédagogique est rafraîchissante. Contrairement aux comics actuels où superhéros et superhéroïnes bodybuildées passent leur temps à se défoncer le crâne sans trop savoir pourquoi, ces dessinateurs avaient des choses à dire. Et puis si le sérial killer du Texas qui vient de se faire élire président des Etats-Unis, tombe par le plus grand des hasards sur une de ces histoires, il perdra à coup sûr son sourire de demeuré. Rien que pour ça, je dis merci à ces dessinateurs.

torpedo@gmx.fr


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